Le document Anthon :

Personnes, sources primaires et problèmes

 

Stanley B. Kimball

 

Parmi les nombreux événements importants et mal compris des débuts de l’histoire de l’Église, la visite de Martin Harris chez le professeur Charles Anthon à New York, en février 1828, concernant le Livre de Mormon est un des plus importants et des plus curieux. C’est aussi l’un des tout premiers événements du Rétablissement qui peuvent être évalués rationnellement et testés. Les événements qui ont été à l’origine de cette visite sont brièvement ceux-ci : A la fin de 1827, l’histoire de Joseph Smith et des « plaques d’or » était suffisamment connue dans et autour de Palmyra pour avoir provoqué beaucoup de curiosité et de cupidité parmi certains de ses contemporains. Pour protéger les plaques et avoir suffisamment de temps et de paix de l’esprit pour en commencer la traduction, Joseph alla s’installer avec Emma à Harmony (Pennsylvanie), à environ 250 km de là, où habitaient les parents d’Emma.  

 

Peu de temps après, Martin Harris, de Palmyra, un ami de la famille Smith, lui rendit visite, se procura un exemplaire manuscrit de certains des caractères qui se trouvaient sur les plaques, les emporta à New York pour les faire évaluer par des érudits et revint pour raconter ce qui suit à Joseph Smith :  

 

Je me rendis à New York et présentai les caractères qui avaient été traduits, avec leur traduction, au professeur Anthony [sic], homme célèbre pour ses connaissances littéraires. Le professeur Anthony déclara que la traduction était correcte, plus qu’aucune des traductions de l’égyptien qu’il avait vues auparavant. Puis je lui montrai les caractères qui n’étaient pas encore traduits, et il dit qu’ils étaient égyptiens, chaldéens, assyriens et arabes ; et il dit que c’étaient des caractères authentiques. Il me donna un certificat attestant aux gens de Palmyra que les caractères étaient authentiques et que la traduction de ceux d’entre eux qui avaient été traduits était également correcte. Je pris le certificat, le mis dans ma poche et j’étais sur le point de quitter la maison, quand M. Anthony me rappela et me demanda comment le jeune homme avait découvert qu’il y avait des plaques d’or à l’endroit où il les avait trouvées. Je répondis qu’un ange de Dieu le lui avait révélé. Il me dit alors : Faites-moi voir ce certificat. Je le sortis de ma poche et le lui donnai. Alors il le prit et le mit en pièces, disant que le ministère d’anges, cela n’existait plus maintenant et que, si je lui apportais les plaques, il les traduirait. Je l’informai de ce qu’une partie des plaques était scellée et qu’il m’était interdit de les lui apporter. Il répliqua : ‘Je ne puis lire un livre scellé.’ Je le quittai et me rendis chez le Dr Mitchell, qui confirma ce que le professeur Anthony avait dit des caractères et de la traduction.[1]

 

Cette anecdote, bien connue dans l’histoire mormone, soulève un grand nombre de questions importantes qui doivent être examinées avec soin. Parmi ces questions, il y a les suivantes: Qui était Martin Harris ? Comment est-il entré en relation avec Joseph Smith ? Qui lui a conseillé les personnes à consulter pour le manuscrit ? Qui étaient les personnes qu’il a consultées ? Quelles étaient leurs qualifications ? Quelle valeur avait leur opinion ? En quoi ces consultations étaient-elles nécessaires ? Peut-on se fier au récit des événements fait par Martin Harris ? Quand et comment le lien a-t-il été fait entre la prophétie d’Ésaïe 29:11 concernant « un livre cacheté que l’on donne à un homme qui sait lire » ? Comment et quand la transcription a-t-elle été faite ? Avec quelle rapidité l’histoire de cet événement remarquable s’est-elle répandue ? L’a-t-on utilisée comme « outil missionnaire » ? Quelle est la provenance de ce qu’on appelle le « manuscrit Anthon » qui existe aujourd’hui ?

 

Qui était Martin Harris et quels étaient ses liens avec Joseph Smith ?  

 

Martin Harris (1783-1875) était un fermier très respecté et aisé de Palmyra. Avant ses voyages à Harmony (Pennsylvanie) et à New York, il avait habité Palmyra pendant plus de 35 ans. (Il était né à Easttown, comté de Saratoga, New York et sa famille était venue s’installer à Palmyra en 1792 quand il avait 9 ans.) Nous apprenons que quand il était jeune garçon, Joseph Smith avait travaillé à la ferme de Harris pour cinquante cents par jour et que Harris et lui avaient même fait de la lutte ensemble. Nous savons aussi que Harris était un ami de la famille Smith et fut l’une des premières personnes que la famille mit au courant des expériences spirituelles de Joseph[2].

  

Juste avant le départ de Joseph pour Harmony, une réunion importante eut lieu entre lui et Martin Harris. Nous ne savons pas avec certitude si cette réunion était volontaire ou accidentelle. La mère de Joseph écrit : « Afin d’entreprendre la traduction et de la faire avancer aussi vite que les circonstances le permettraient »[3], Joseph lui demanda de fixer pour lui un rendez-vous avec Martin Harris. Pareille demande suggère qu’en dépit du fait qu’il avait travaillé pour Harris, Joseph ne le connaissait pas très bien. On ne sait pas si le rendez-vous a été pris, ni s’il a eu lieu. Ce que nous savons, c’est que vers la fin de 1827, lorsque Alva Hale, frère d’Emma, arriva à Palmyra pour aider le jeune couple à aller s’installer à Harmony, Joseph et Alva rencontrèrent Harris dans un café de Palmyra. Monsieur Harris s’approcha de Joseph et dit : « Comment allez-vous, M. Smith ? » Après quoi il sortit de sa poche un sac de pièces d’argent et dit : ‘Voilà, M. Smith, 50 dollars. Je vous les donne pour faire l’œuvre du Seigneur... ’ »[4]

   

Au cours de cette conversation ou lors d’une conversation ultérieure, des dispositions furent apparemment prises pour que Martin Harris donne suffisamment de temps à Joseph pour s’installer à Harmony et transcrire certains des caractères, après quoi Harris se rendrait à Harmony et « emporterait les caractères dans l’Est et, en chemin, il devait rendre visite à tous les linguistes connus, afin de leur donner l’occasion de montrer leurs talents en traduisant les caractères. »[5] C’est ce que Harris fit en 1828.

 

Il est très peu probable que Harris ait su qui il devait consulter dans « l’Est » à propos de la transcription et de la traduction des caractères des plaques. Il y a, bien entendu, la possibilité qu’il se soit simplement rendu à New York et se soit informé sur place, mais il est beaucoup plus probable qu’il ait demandé préalablement conseil.

 

Il y a des indices qui font penser qu’avant de partir pour l’Est, il retourna à Palmyra après avoir reçu la transcription. Le révérend John A. Clark (1801-1843), alors pasteur résidant de Palmyra, écrivit plus tard : « C’est au début de l’automne de 1827 [sic] que Martin Harris vint me trouver chez moi... déclarant qu’il avait quelque chose à me dire et qu’il souhaitait que cela soit strictement confidentiel » et lui montra quelques-uns des caractères copiés sur les plaques. Clark écrit aussi : « Le sujet lui tenait tellement à cœur qu’il se mit immédiatement en route, avec une partie du manuscrit que Smith lui avait fournie, pour se rendre à New York et à Washington. »[6] Clark ne dit pas si Harris lui avait demandé conseil concernant les érudits à visiter.  

 

Qui a conseillé à Harris les personnes à qui il devait rendre visite ?  

 

Deux autres sources d’informations possibles méritent d’être envisagées. L’une d’elles est l’académie voisine de Canandaigua, à 13 km seulement de Palmyra. L’académie de Canandaigua, l’une des plus anciennes et des meilleures de l’ouest de l’État de New York, avait ouvert ses portes en août 1796. Malheureusement, les premiers registres de l’académie sont très incomplets avant 1840, de sorte que nous ne savons pas grand-chose du personnel enseignant que Martin Harris aurait pu consulter[7].

 

Une autre source possible d’informations pour Harris était un certain Luther Bradish. Bradish (1783-1863), diplomate, homme d’Etat, étudiant en langues, était né à Cummington (Massachusetts), mais s’était installé plus tard dans le comté de Franklyn (New York). Bradish avait également beaucoup voyagé pour son temps. Juste avant la guerre de 1812, à laquelle il participa comme volontaire, il avait visité les Indes occidentales, l’Amérique du Sud et la Grande-Bretagne, et pendant les années 1820-1826, il avait été envoyé à Constantinople par John Quincy Adams, secrétaire d’Etat des États-Unis, comme agent semi-officiel en mission spéciale pour préparer un traité commercial américain avec l’empire ottoman. Après avoir mené à bien cette mission, au cours de laquelle il apprit l’arabe, il se rendit en Égypte, en Palestine, en Syrie et en Europe « où il passa beaucoup de temps dans les grandes capitales et étudia assidûment leur langue, leurs coutumes et leur histoire. »[8] Bradish lui-même nous apprend à propos de son séjour en Égypte qu’il y passa cinq mois en 1821.[9] Pendant ce temps-là, il eut l’occasion de passer par Dendera, au moment où l’ingénieur français Jean-Baptiste Lelorraine était occupé à préparer des antiquités pour les emmener en France[10]. Bradish annonça la nouvelle au Caire, où Henry Salt et Bernadino Drovetti (les consuls généraux anglais et français d’Égypte à l’époque) firent tout ce qu’ils purent (sans succès) pour empêcher Lelorraine de transporter ces antiquités en France. À son retour au pays, Bradish obtint un siège pour le comté de Franklyn à l’assemblée de l’Etat de New York à Albany ; il détint ce poste de 1827 à 1830.

 

Il y a deux sources indépendantes qui disent que Harris demanda effectivement l’opinion et l’avis de Bradish concernant la transcription. La première source est Pomeroy Tucker (1802-1870), fondateur (en 1822), rédacteur et copropriétaire avec Egbert B. Grandin (l’imprimeur du Livre de Mormon) du Wayne Sentinel publié à Palmyra. Tucker rapporte que Harris « rechercha l’interprétation et l’examen bibliographique de savants tels que l’honorable Luther Bradish, le Dr Mitchell, le professeur Anthon et d’autres. »[11] Etant donné que Tucker était natif et résident de la région, ainsi que rédacteur de journal, on peut estimer, sans risque d’erreur, qu’en dépit de son préjugé antimormon, on peut se fier à cet énoncé simple d’un fait, d’autant plus que nous avons une deuxième source pour le confirmer. Cette deuxième source est une déclaration faite par John H. Gilbert en 1892. Associé de Tucker et de Grandin, Gilbert fut le principal compositeur du Livre de Mormon, qui fut imprimé sur les presses du Wayne Sentinel. Selon Gilbert, Harris « s’arrêta à Albany et rendit visite au lieutenant-gouverneur Bradish... »[12] (De plus, la déclaration de W. W. Phelps que Harris « se rendit à New York en passant par Utica et Albany »[13], renforce la possibilité que Harris consulta Bradish à propos de la transcription.)

 

Il est tout à fait possible que Martin Harris connaissait déjà Bradish. Bien que résident du comté de Franklyn (à plus de 300 km au nord-est de Palmyra), Bradish avait de la famille dans la région de Palmyra.[14] Il est aussi tout à fait possible que Harris ait été au courant de ses expériences de voyage (particulièrement celles d’Égypte et du Proche-Orient), puisque peu d’Américains de l’époque avaient fait des voyages aussi longs et aussi variés à l’étranger.

 

Quelle que soit la personne qui a conseillé Harris, une question plus importante est celle de savoir pourquoi on l’a envoyé chez le professeur Anthon (et chez « Mitchell »). En 1828, les principaux centres d’érudition étaient, bien entendu, tous dans « l’Est ». Il y avait cinq centres de ce genre : Harvard, Yale, Princeton, l’université de Pennsylvanie (nom donné ultérieurement) et le Columbia College (maintenant l’université de Columbia). Étant donné que l’égyptologie n’existait pas en 1828, il n’y avait pas d’égyptologues. Les seuls savants du monde connaissant si peu que ce soit de l’égyptien devaient être ceux du domaine des études classiques. En ce temps-là, les classiques ne se limitaient pas strictement au grec et au latin, mais étudiaient également la plupart des autres civilisations anciennes.

 

En 1828, les principaux érudits classiques aux Etats-Unis étaient Edward Robinson, George Ticknor, Edward Everett et George Bancroft à Harvard, James L. Kingsley et T. D. Woolsey à Yale et Anthon à Columbia. Toutefois, en 1828, Robinson et Woolsey étaient en Europe, Ticknor, à l’époque, s’intéressait avant tout aux langues romanes et après 1826, Everett faisait de la politique.[15] Au cours de 1828, Anthon était le mieux connu des classiques restants en activité dans l’Est. Il paraît donc certain que quelqu’un de qualifié pour conseiller convenablement Harris lui aurait recommandé Anthon.  

 

Qui était le professeur Anthon ?

 

Charles Anthon (1787-1867) fut professeur de philologie classique à Columbia pendant 47 ans, jusqu’à sa mort. Il était l’un des huit enfants nés du Dr George Christian Anthon, chirurgien allemand, et de sa seconde femme, Geneviève Jadot, installés à New York. Charles fut probablement l’étudiant le plus brillant que le Columbia College ait jamais eu. Il remporta tant de prix et d’honneurs que, pour donner une chance aux autres étudiants, son nom ne fut pas retenu pour les concours d’érudition.

  

Il s’intéressa d’abord au droit, mais en 1820, un an après son admission au barreau, il devint professeur adjoint de grec et de latin au Columbia College et, en 1830, fut promu professeur de langue et de littérature grecque. Anthon fut un érudit prolifique et produisit pendant plus de trente ans au moins un volume annuellement. « Chacun de ses manuels connut plusieurs éditions et, pendant trente ans, vers le milieu du 19ème siècle, son influence sur l’étude des classiques aux Etats-Unis fut probablement plus grande que celle de n’importe qui d’autre. »[16]

 

Parmi les nombreuses opinions contemporaines existantes concernant Anthon, celles qui suivent sont représentatives. Dans une esquisse biographique de 1850, Edgar Allan Poe écrit : « S’il n’est pas absolument le meilleur, il est du moins généralement considéré comme le meilleur classique d’Amérique... En tant que commentateur, il ne le cède en rien à aucun de ses contemporains. Il a manifesté les capacités tout à fait extraordinaires que possèdent les hommes qui consacrent leur vie au monde classique. »[17] A sa mort, Harper’s Weekly, un magazine important de l’époque, fait son éloge comme suit : « Il est mieux connu en Europe que n’importe quel autre commentateur américain sur les auteurs classiques. »[18] Sa notice nécrologique dans le New York Times du 38 juillet 1867 précise que ses manuels « sont considérés comme l’autorité standard dans beaucoup d’écoles et d’universités et que leur réédition et l’usage intensif qui en est fait en Angleterre témoignent amplement de l’estime qu’on leur voue à l’étranger. »

  

Anthon était célibataire et habitait l’aile résidentielle de l’université (au 7 College Green), et c’est vraisemblablement dans son studio qu’eut lieu la visite de Harris. (L’université était alors située à un pâté de maisons au nord du bureau de poste et du bâtiment fédéral actuel, près de City Hall Park, dans le bas de Manhattan.) A l’époque de la visite de Harris, Anthon travaillait probablement à sa grande œuvre, une édition d’Horace, une étude qui lui valut un poste de professeur à part entière en 1830. Il est également important de souligner que Martin Harris raconta plus tard qu’Anthon était seul au moment où il le consulta.[19] Ceci est important parce que de ce fait, il n’y a malheureusement pas de témoins de l’événement auprès desquels nous aurions pu glaner de plus amples renseignements.         

 

Qui était le Dr Mitchell ?  

 

L’identification du professeur Anthon n’a présenté aucune difficulté. Déterminer qui était le « Dr Mitchell » a été un peu plus compliqué. Le dictionnaire des biographies américaines, une source complète et digne de confiance dans ce domaine, mentionne trois Mitchel et trente-deux Mitchell. Parmi eux il y en a plusieurs qui auraient pu être le « Dr Mitchell ». Les candidats les plus probables sont :

 

1) Nehum Mitchell, 1767-1853, juriste américain, né au Massachusetts

2) Samuel Augustus Mitchell, 1782-1868, géographe américain, né à Bristol (Connecticut), qui s’installa à Philadelphie où il créa des manuels, des cartes et des ouvrages de géographie.

3) Stephen Mix Mitchell, 1743-1835, juriste et législateur américain, né à Wethersfield (Connecticut), membre du congrès continental, 1783-1788, sénateur des États-Unis, 1793-1795, premier juge à la cour suprême du Connecticut, 1801-1818.

 

Malheureusement, Martin Harris ne donne à cet érudit d’autre nom que celui de « Dr Mitchell ». Les mentions que l’on trouve de lui dans l’histoire de l’Eglise sont rares et parfois vagues. L’une suggère qu’il était un certain Dr Samuel Mitchell. Une autre dit qu’il a peut-être été un certain Dr Mitchell de Philadelphie. Apparemment les deux auteurs pensaient à Samuel Augustus Mitchell, mentionné plus haut. D’autres l’appellent Samuel I. Mitchell et Samuel E. Mitchell.

 

Cependant, un écrivain non-Mormon, bien qualifié pour faire la lumière sur ce sujet, exclut tous les candidats précités. Il s’agit du professeur Anthon lui-même. Dans deux de ses lettres, l’une datée du 17 février 1834, adressée à E. D. Howe, de Painsville (Ohio) et l’autre en date du 3 avril 1841, adressée au Révérend T. W. Coit, Recteur de Trinity Church, New Rochelle, comté de West Chester (New York), nous trouvons les passages suivants. Dans la lettre à Howe, Anthon écrit :

  

Il y a quelques années un fermier tout à fait ordinaire et apparemment ingénu m’a rendu visite muni d’un mot du Dr Mitchell, de notre ville, maintenant décédé [italiques ajoutées], me demandant de déchiffrer, si possible, le papier que le fermier me remettrait.[20]

 

Cela fixerait la date du décès du « Dr Mitchell » à une époque située entre 1828 et 1834. Tous les Mitchell précédemment mentionnés sont morts après 1834. Dans la lettre à Coit, Anthon écrit :

 

Il y a plusieurs années - je ne me rappelle plus maintenant la date précise - un paysan d’aspect ordinaire m’a rendu visite muni d’une lettre du Dr Samuel L. Mitchell... [italiques ajoutées].[21]

 

Cependant, ni le dictionnaire des biographies américaines, ni l’Annuaire Longworth de la ville de New York pour 1828-29 ne reprennent un Samuel L. Mitchell. Le dernier document cité mentionne un Samuel Mitchell qui était fabricant de lampes, de toute évidence pas le Dr Mitchell. Néanmoins, le même annuaire contient un Samuel L. Mitchill, M.D., habitant au 47 White Street. Les recherches ont révélé qu’en 1828 un certain Samuel Latham Mitchill, M.D. était vice-président du Rutgers Medical College dans le bas de Manhattan. Nous savons aussi que ce Dr Mitchill était à New York au cours de février 1828, car le 16 février de cette année-là, « Le Dr Mitchell  a prononcé  à l’hôtel de ville un discours à propos du regretté Thos. Addis Emmet. »[22] Ce Dr Mitchill, né en 1776, mourut en 1831, ce qui correspond au décès antérieur à 1834 du « Dr Mitchell » mentionné ci-dessus dans la lettre d’Anthon à Howe. Il résidait aussi à New York, comme le « Dr Mitchell » mentionné dans la même lettre. Samuel Latham Mitchill était de parents quakers, fils de Robert et Mary (Latham) Mitchill de North Hemstead, Long Island (New York). Il avait entrepris des études classiques. Après avoir suivi une formation médicale et scientifique à New York et à Edinburgh, il fut nommé en 1792 à la chaire d’histoire naturelle, de chimie et d’agriculture du Columbia College. C’était un homme qui avait beaucoup de talents et d’énergie. Outre l’enseignement, il fut deux fois membre de la chambre des représentants des Etats-Unis (1801-1804 et 1810-1813), sénateur de 1804 à 1809, professeur à la faculté de médecine et de chirurgie de New York (1807-1826) et organisateur et vice-président du Rutgers Medical College pendant sa brève existence (1826-1830).[23]

  

Par-dessus toute chose, Mitchill s’efforça de promouvoir la science. On l’a appelé le « Nestor de la science américaine » ; il était membre de dizaines de sociétés scientifiques et savantes et écrivit des dizaines de livres, de brochures et d’articles érudits sur une foule de sujets. Ses contemporains disaient de lui qu’il était à la fois « une encyclopédie vivante » et « un chaos de connaissance ». Bien que toutes les fois que le docteur est mentionné par les mormons (et par beaucoup de non-mormons) son nom soit écrit Mitchell plutôt que Mitchill, l’auteur est convaincu que l’énigmatique « Dr Mitchell » est en réalité Samuel L. Mitchill. Ce problème de l’orthographe du nom ne doit pas forcément être source de confusion. Les deux noms se ressemblent beaucoup, Mitchell étant l’orthographe de loin la plus courante.[24]  

 

Quelle est la valeur du commentaire Anthon-Mitchell ?  

 

Passons maintenant à la question la plus importante. Quelle est la valeur du témoignage d’Anthon et de Mitchill à propos de la transcription et de la traduction d’anciens documents néphites-égyptiens ? Selon Martin Harris, le Dr Anthon « dit que la traduction était correcte, plus qu’aucune des traductions de l’égyptien qu’il avait vues auparavant ». Quant au Dr Mitchill, il « confirma ce que le professeur Anthon avait dit. » Il est important de nous rendre compte que même si la déclaration de Martin Harris se trouve maintenant dans la Perle de Grand Prix, Joseph Smith ne faisait que rapporter ce que Martin Harris avait raconté et ne se portait pas nécessairement garant de ce que le Dr Anthon et le Dr Mitchill étaient censés avoir dit.

 

Il y a au moins trois façons possibles d’interpréter la déclaration de Martin Harris concernant sa visite chez les Drs Anthon et Mitchill :

  

La première est que Martin Harris a inventé toute l’histoire. Mais cela ne tient pas debout. D’abord parce qu’il était sceptique au départ et que c’est pour cette raison qu’il se rendit à New York; et il n’avait certainement rien à gagner à falsifier des preuves pour soutenir l’histoire presque fantastique du prophète appauvri et persécuté. Si Martin Harris envisageait de se faire de l’argent grâce au Livre de Mormon, il ne lui était pas nécessaire de se donner la peine et de faire les frais de se rendre à New York.  

 

La deuxième est que les Drs Anthon et Mitchill ont inventé leur histoire ou du moins ont fait semblant d’avoir une connaissance qu’ils n’avaient pas. Cela, malheureusement, il n’est pas trop difficile à croire. Les érudits ont tendance à pontifier. L’intérêt d’Anthon pour l’affaire a pu aller plus loin. Désirait-il s’attribuer une part de la richesse et de la réputation que l’exploitation des plaques d’or pourrait apporter ? Cela n’est pas impossible, car le Livre de Mormon lui-même dit : « ... Et le savant dira : apporte le livre ici, et je le lirai. Or, c’est à cause de la gloire du monde et pour obtenir du gain qu’ils diront cela, et non pour la gloire de Dieu. »[25]

 

Toutefois, une troisième interprétation, à savoir qu’Anthon et Mitchill n’ont fait que reconnaître les caractères comme étant une forme d’égyptien et que c’est cela qu’ils ont dit est, je crois, la chose la plus probable. Avant 1828, on avait publié beaucoup de livres contenant des fac-similés de caractères égyptiens et Anthon et Mitchill auraient facilement pu reconnaître ne serait-ce que l’aspect des différents styles d’écriture égyptienne. Ce qu’ils ont pu dire concernant le caractère correct de la traduction ne peut être pris trop au sérieux. Même un Égyptien réincarné n’aurait pas pu traduire les caractères parce que « l’égyptien réformé » avait tellement changé « qu’aucun autre peuple ne connaît notre langue. »[26] Il est bien entendu tout à fait possible qu’ils n’aient absolument rien dit de la traduction mais qu’ils aient simplement déclaré que la transcription était correcte, car en 1828 ni Anthon, ni Mitchill (ni personne d’autre au monde d’ailleurs) n’avait vu beaucoup de choses traduites de l’égyptien. Il n’est pas difficile de comprendre comment un homme ayant la formation de Harris a pu confondre transcription et traduction. Harris cherchait peut-être tellement à accomplir une prophétie de l’Écriture qu’il n’entendit que ce qu’il voulait entendre. Il est certain que l’idée qu’il était un instrument entre les mains de Dieu pour accomplir une prophétie a pu contribuer à le convaincre qu’il devait vendre sa ferme et financer la publication du Livre de Mormon.

 

Cependant, la simple supposition qu’Anthon et Mitchill étaient capables de reconnaître différents styles d’écriture égyptienne n’a rien de bien remarquable ou d’important en soi et ne prouve certainement par qu’ils étaient en mesure de dire si la traduction ou la transcription étaient correctes. Il faut aller plus en profondeur pour donner un poids quelconque à leur jugement. Deux façons classiques d’approfondir pareille recherche sont l’examen de l’héritage littéraire et les publications des intéressés.  

 

Dans le cas du Dr Mitchill, à part le fait mentionné plus haut qu’il avait étudié les classiques dans sa jeunesse et qu’il savait au moins lire plusieurs langues, aucune autre preuve possible d’une compétence en égyptien n’a été mise en évidence. Son biographe ne parle de rien, ses papiers à la East Hampton Free Library (et ailleurs) ne révèlent rien et dix pages de bibliographie sur ses écrits montrent qu’il n’a jamais rien publié sur aucune langue. Il semble donc bien que Mitchill n’aurait pu donner à Harris qu’une opinion très superficielle concernant la transcription.  

 

Par chance, pour ce qui est d’Anthon, il y a plus de matière à investigations. Bien qu’il n’y ait rien en rapport avec cette étude dans ses papiers à l’université Cornell[27], l’étude de ses publications est très révélatrice. Nous avons noté qu’il a publié de nombreux volumes et qu’il était considéré comme « le principal auteur d’ouvrages classiques de son temps. »[28] Toutefois, la plus grande partie de cette énorme production date d’après février 1828 et ne nous permet pas, par conséquent, d’évaluer la connaissance qu’il avait de l’égyptien cette année-là. Toutefois un livre très significatif fut publié en 1825 et connut plus de six éditions avant 1828. En fait, ce fut le livre qui valut à Anthon sa réputation d’être un des classiques les plus éminents d’Amérique. L’ouvrage en question s'appelle A Classical Dictionary par John Lempriere (publié pour la première fois en 1788), revu et corrigé par Charles Anthon.

  

Ce n’est pas l’ouvrage de Lempriere qui est important. C’est vers les 4000 ajouts apportés par Anthon au Dictionary, et dont il est question dans la préface, que nous tournons maintenant notre attention[29], parce qu’ils peuvent être utilisés légitimement comme critères de l’érudition d’Anthon et de la connaissance qu’il avait de divers sujets. Quelles sont, parmi les 4000 rubriques ajoutées par Anthon, celles qui nous intéressent et qui ont le plus de valeur pour déterminer la connaissance qu’il avait de l’égyptien ? La lecture de ce qu’il a à dire sur l’Égypte est très décevante. Ce n’est qu’une brève esquisse géographique du pays. Mais dans la préface, il dit : « Les articles auxquels le plus de travail a été consacré sont les suivants : ... Memnomium... Nilus... Pyramides... Thèbes... » Quand on prend ces rubriques et d’autres dans ce Classical Dictionary, on voit Anthon se référer à beaucoup d’auteurs et d’autorités, entre autres Bruce, Davison, Montagu, Salt, Belzoni, Lacrose, Denon, Jablonski et Mannert. Il cite aussi le traité détaillé de Champollion sur les hiéroglyphes d’Égypte - la preuve évidente qu’il connaissait les premiers ouvrages de l’érudit français Jean-François Champollion (1790-1832), le plus grand spécialiste de l’égyptien de son temps, l’homme dont l’œuvre a été à la base des progrès faits ultérieurement en égyptologie. Anthon ne précise pas le titre exact de cet ouvrage de Champollion, mais ce dernier n’avait écrit, avant 1827, qu’un seul livre qui pouvait répondre à la description ci-dessus, son célèbre Précis du système hiéroglyphique des anciens Égyptiens (Paris 1824). Nous avons réussi à trouver l’exemplaire d’Anthon de ce Précis à l’université Cornell. Nous l’avons examiné soigneusement dans l’espoir de trouver des notes en marge liées d’une manière ou d’une autre à la visite de Harris, mais nous n’avons rien trouvé, rien d’autre que la signature d’Anthon sur la page de garde.  

 

HARRIS SUFFISAMMENT CONVAINCU

 

Telle est l’histoire de la rencontre Harris-Anthon-Mitchill. En dépit des capacités limitées d’Anthon et de Mitchill (ou de n’importe qui d’autre en ce temps-là) de passer jugement sur la transcription, et malgré le mépris d’Anthon à l’égard de l’histoire des anges et la destruction du certificat d’Anthon, Harris fut suffisamment convaincu pour hypothéquer sa ferme et consacrer la totalité de son temps au soutien du jeune prophète. Dès que cela fut possible, probablement en avril, Harris se rendit à Harmony et fut secrétaire de Joseph jusqu’au 14 juin 1828.[30]

 

Un an au plus tard, en juin 1829, sa fidélité et son soutien lui valurent le privilège de devenir l’un des trois témoins du Livre de Mormon à Fayette, New York. (Joseph Smith était parti en 1829 de Fayette, sur l’invitation généreuse et amicale de David Whitmer, ami d’Oliver Cowdery, qui succéda à Harris comme secrétaire de Joseph pour la traduction du Livre de Mormon). Au mois d’août suivant, Harris hypothéqua sa ferme pour garantir les 3.000 dollars nécessaires pour imprimer 5000 exemplaires du Livre de Mormon, qui fut finalement publié à Palmyra au cours du mois de mars 1830. L’Église fut organisée le 6 avril de cette année-là et Martin fut l’un des premiers à être baptisés.  

 

À quel point peut-on se fier au récit des événements, fait par Harris ?  

 

Pour ce qui est du récit officiel (publié en 1842 comme indiqué plus haut) de ce qui s’est passé, il faut de nouveau noter soigneusement que Joseph Smith ne se porte pas garant de ce que Harris a dit ; il le rapporte simplement. Étant donné qu’il n’y avait pas de témoins de l’événement, nous ne pouvons nous baser que sur les nombreuses déclarations de Martin Harris et sur deux déclarations d’Anthon.  

 

Le fait que les événements se sont passés à peu de chose près comme Harris les a racontés est confirmé par les lettres précédemment citées d’Anthon à Howe et à Coit[31]. On a toutefois beaucoup exploité le fait que ces deux lettres, qui critiquent très fortement les Mormons, insistent sur le fait que « le papier contenait tout ce qu’on veut sauf des hiéroglyphes égyptiens » et les auteurs anti-mormons citent ceci très souvent. Pourquoi faudrait-il accepter l’histoire de Harris plutôt que celle du professeur ? Une bonne raison, c’est que les deux lettres contiennent des inconséquences flagrantes[32]. À part le fait qu’il était reconnu comme un personnage brillant, les sources montrent qu’Anthon était aussi un célibataire assez maniaque, un chef de corvée mesquin, n’ayant aucun intérêt extérieur et un homme qui ne fréquentait aucune religion. Les deux lettres n’ont pas été écrites par un érudit impartial, mais par à un homme émotif, n’exerçant pas de sens critique, et essayant de se débarrasser de tout lien avec des gens qu’il ne comprenait pas et ne pouvait pas comprendre.

 

Pour ce qui est de la sincérité des déclarations de Harris concernant les événements, nous n’avons pas d’autre preuve que sa réputation. Richard L. Anderson a fait des recherches approfondies sur la vie de Harris à Palmyra et a prouvé que « aucun de ses concitoyens ne l’emportait sur la réputation qu’il s’était faite d’être une personne responsable et honnête » et qu’au cours des « quelque 40 ans qu’il résida à Palmyra, il fut admiré pour son intégrité...[33] »

 

Une autre chose qui confirme l’intégrité de Harris c’est que, bien que ses relations avec Joseph Smith lui aient coûté de l’argent, sa tranquillité domestique et l’aient couvert de ridicule, et en dépit du fait qu’il fut sévèrement réprimandé pour avoir perdu les 116 premières pages du manuscrit du Livre de Mormon, bien qu’après les épreuves de Kirtland, son « esprit s’enténébra » au point qu’il fut officiellement excommunié en décembre 1836, qu’il resta en Ohio après le départ de l’Église pour le Missouri, l’Illinois et finalement la vallée du Grand Lac salé, bien qu’il finit par devenir membre de diverses autres églises, y compris les Strangites (pour lesquels il fit du travail missionnaire en Angleterre en 1846) et qu’il fut cloué au pilori dans l’Elders’ Journal d’août 1938 comme un « laquais... méprisable » et aussi dans le Millennial Star (publication officielle de l’Église en Angleterre), le 15 novembre 1846, dans un article intitulé « Esquisses de personnages notoires » et décrit comme quelqu’un qui avait « cédé à l’esprit et aux tentations du diable » et comme « ennemi juré » de Joseph Smith… en dépit de tout cela, on ne trouve nulle part qu’il ait jamais nié son témoignage de la véracité du Livre de Mormon et des expériences qu’il avait connues en relation avec lui !

  

On peut prétendre que ce qui précède est révélateur d’une instabilité dans la personnalité de Harris ; il n’en reste pas moins que non seulement il n’essaya pas de se débarrasser de l’accusation de non-mormons de 's’être fait berner' et 'd’être un fanatique religieux' ni de répondre à ses critiques dans le camp mormon. Au contraire, il continua jusqu’à sa mort d’affirmer son témoignage. Il fut interviewé de nombreuses fois sur le sujet avant et après avoir abandonné l’Église et raconta toujours la même histoire. C’est là une preuve impressionnante de sa conviction intérieure de la réalité des diverses expériences spirituelles qu’il avait faites en rapport avec le Livre de Mormon.

 

Maintenant que nous avons exploré et évalué le cadre de cet incident, il nous reste encore des questions lancinantes parmi lesquelles : Quelle était la signification et l’importance de l’événement ? Le Rétablissement se serait-il passé différemment, si la rencontre Harris-Anthon ne s’était jamais produite ? Étant donné, comme nous allons le montrer, que cet incident ne devint apparemment pas un instrument missionnaire important et ne fut pas crié sur tous les toits pour impressionner les futurs convertis, nous ne pensons pas qu’il ait eu une grande valeur pratique, surtout quand nous en déduisons, comme nous devons le faire, que l’opinion d’Anthon et de Mitchill n’était en rien concluante.

 

La réponse classique pour ce qui est du pourquoi et du but de l’incident Harris-Anthon est qu’il était nécessaire pour accomplir les prophéties d’Esaïe et de 2 Néphi. Toutefois, répondre de cette façon, c’est en réalité retourner la question, car alors on doit demander pourquoi les prophéties ont été faites au départ. On pourrait argumenter que les prophéties ne représentent rien d’autre que le fait que Dieu a récompensé deux serviteurs fidèles en leur donnant un aperçu de l’avenir et que ces deux hommes n’ont pas osé laisser une telle vision sans l’écrire. Il se peut que la raison réelle qui est à la base de l’événement réside dans un « impératif ecclésiastique » qui veut que, grâce à un nombre suffisant de témoins de la vérité l’humanité n’ait aucune excuse si elle rejette la parole de Dieu. Le fait qu’un impératif divin de ce genre existe est suggéré par beaucoup d’Écritures, les plus claires d’entre elles disant que toute affaire se réglera « sur la déclaration de deux ou de trois témoins » et il « établira sa parole par la bouche d’autant de témoins qu’il lui semble bon » (Matthieu 18:16 et 2 Néphi 27:14). Selon Oliver Cowdery, l’ange Moroni dit à Joseph Smith que « ... l’Écriture [Ésaïe et Néphi] doit être accomplie avant qu’il ne soit traduit, qui dit que les paroles d’un livre, qui était scellé, ont été présentées aux savants, car c’est ainsi que Dieu a décidé de laisser l’homme sans excuse... » [italiques ajoutées][34]. Apparemment, c’est Moroni qui est la source de la croyance que la prophétie était sur le point de s’accomplir et apparemment cette publication de 1835 a été la première déclaration publique en ce sens.

 

La mère de Joseph nous aide à comprendre un peu mieux la chose. Elle écrit, en parlant de la préparation de Joseph en vue de la traduction, que « la première étape qu’il lui a été demandé de franchir dans le cadre de cette œuvre a été de faire un fac-similé de certains des caractères, qui étaient appelés égyptien réformé, et de les envoyer à certains des hommes les plus érudits de cette génération et de leur en demander la traduction. »[35]

 

Abandonnons la philosophie et le raisonnement justifiant l’événement proprement dit, et examinons maintenant les résultats concrets. Quel usage a-t-il été fait de cet incident très particulier ? Comment l’histoire s’est-elle répandue ? Cela s’est fait tout naturellement par le bouche à oreille, par les journaux, les périodiques, au moins un dépliant et par des livres. Martin Harris raconta l’histoire à Palmyra immédiatement après son retour de New York ; en 1846, les missionnaires avaient fait parvenir l’histoire à New Rochelle (New York), et en Angleterre avant 1849 ; quatre journaux ont raconté l’histoire entre 1829 et 1831. Le premier livre à mentionner l’événement a été publié en 1834 ; en 1840, deux journaux appartenant à des confessions religieuses ont rapporté l’histoire ; en outre, en 1840, la première allusion semi-officielle de l’Église à l’affaire a été publiée dans un dépliant ; en 1842, l’histoire a été publiée officiellement par l’Église à Nauvoo et à Liverpool (Angleterre) ; entre 1842 et 1890, 9 livres au moins en parlent et en 1844, la première reproduction de la « transcription Anthon » et la première allusion publiée au lien entre les événements et la prophétie d’Esaïe ont paru. (Comme nous l’avons noté ci-dessus, l’incident a même été mentionné dans un discours commémoratif après le décès d’Anthon.)

 

Dans un ordre plus ou moins chronologique, ces allusions à la visite chez Anthon sont les suivantes : Nous avons déjà cité ci-dessus ce que Harris a raconté à Joseph Smith à Harmony. Harris raconta l’incident à au moins deux citoyens de Palmyra. John H. Gilbert écrit que « Martin revint de son voyage dans l’Est assuré que ‘Joseph’ était ‘un peu plus malin que le professeur Anthon’ ».[36] Le révérend T. A. Clark de Palmyra écrit : « Après son retour, il revint me voir et me dit qu’il avait consulté, entre autres, le professeur Anthon, qui pensait que les caractères dans lesquels le livre a été écrit étaient remarquables, mais il n’arrivait pas à décider à quelle langue ils appartenaient ».[37] Harris fut également un missionnaire énergique pour l’Église. Avec son frère Elmer, il avait baptisé cent convertis dès 1833.[38] Il est difficile d’imaginer que Martin et son frère n’aient pas raconté les expériences vécues à New York. (Il pourrait également être bon de faire remarquer qu’après être devenu l’un des trois témoins et avoir vu les plaques et l’ange Moroni, Martin Harris eut tendance à mettre l’accent sur cette expérience remarquable plutôt que sur sa visite chez Anthon et Mitchill.)  

 

Le premier récit à paraître dans un journal l’a probablement été dans le Palmyra Freeman, de 1829, mais nous ne le savons que par une citation reproduite dans l’Advertiser and Telegraph de Rochester, du 1er août 1829 : « Harris était à ce point aveuglément enthousiaste, qu’il prit certains des caractères interprétés par Smith et partit à la recherche de quelqu’un, en plus de l’interprète, qui fût suffisamment érudit en anglais à l’époque ; mais tous ceux à qui il s’adressa (parmi eux, il y avait le professeur Mitchell de New York, qui ne possédait pas une connaissance suffisante pour donner satisfaction. »[39] Une semaine plus tard environ, le Rochester Gem du 5 septembre à 1829 rapporte l’incident comme suit : « Harris déclare qu’il est parti à la recherche de quelqu’un pour interpréter les hiéroglyphes, mais a constaté que personne n’avait l’intention de s’acquitter de cette tâche capitale, si ce n’est Smith lui-même. »[40]

             

Quelque temps plus tard, le Canandaigua Morning Courier and Enquirer du 1er septembre 1831 rapportait l’incident :

  

Harris, avec plusieurs manuscrits dans la poche, se rendit à la ville de New York et alla trouver l’un des professeurs de Columbia College dans le but de les lui montrer. Selon Harris, le professeur les trouva très curieux, mais reconnut qu’il ne pouvait pas les déchiffrer. Il lui dit : « Monsieur Harris, vous feriez mieux d’aller trouver le célèbre Dr Mitchell et de les lui montrer. Il est très érudit dans ces langues anciennes et je ne doute pas qu’il pourra vous donner une certaine satisfaction »... Harris dit que le docteur... regarda ces inscriptions – fit une dissertation érudite à leur sujet – les compara aux hiéroglyphes découverts par Champollion en Europe et décréta que c’était une langue d’un peuple qui avait existé précédemment en Orient, mais qui ne s’y trouvait plus.[41]

 

La première mention connue de cet incident dans un livre est de 1834. Elle vient de Eber D. Howe dans son ouvrage Mormonism Unvailed. Howe, après avoir fait la guerre de 1812, devint apprenti d’un imprimeur de Buffalo (New York), à la Buffalo Gazette. En 1817, il alla s’installer à Cleveland et en 1820 dans la localité voisine de Painesville, à 15 km de Kirtland, pour lancer son propre journal, le Painesville Telegraph, qu’il publia jusqu’en 1835. Son frère reprit allons la direction du journal, mais il resta de nombreuses années à Painesville, à faire des travaux d’imprimerie et à fabriquer des objets de bois.[42]

 

L’intérêt de Howe pour le mormonisme est probablement dû aux activités missionnaires de Parley P. Pratt dans et autour de Mentor, Ohio, en octobre-novembre 1830, qui eurent pour résultat la conversion de l’ami de Pratt, Sidney Rigdon, le pasteur campbellite, de la plus grande partie de son assemblée et de la création d’une petite branche à Mentor, qui n’était pas loin de Painesville. Peu de temps après, le 1er janvier 1831, Howe écrivit à William Wines Phelps pour avoir des réponses « à des questions concernant l’origine du mormonisme... »[43] Phelps (1792-1872), né dans le New Jersey, avait été actif dans la vie politique de New York, publiait un journal, était en 1831 imprimeur à Canandaigua, près de Palmyra, et étudiait sérieusement le mormonisme.

 

La raison probable pour laquelle Howe décida d’écrire à Phelps était que ce dernier était un collègue, travaillant près du lieu d’origine du mormonisme. Il est toutefois également possible qu’il ait entendu parler de Phelps par Sidney Rigdon, puisque avant le 11 janvier 1831, Rigdon et Phelps avaient discuté du mormonisme « pendant dix heures ».[44] Quoi qu’il en soit, le 15 janvier, Phelps répondit à Howe, lui signalant, entre autres choses : « Lorsque les plaques eurent été trouvées, une copie d’une ou deux lignes de caractères fut emportée par M. Harris à Utica, Albany et New York ; elles furent montrées au Dr Mitchell, et il le renvoya au professeur Anthon, qui les traduisit et les déclara être de la sténographie égyptienne ancienne. »[45] Phelps avait apparemment entendu cette histoire ou l’avait lue dans les différents comptes-rendus journalistiques cités ci-dessus.

  

Lorsque les mormons s’installèrent dans la région de Kirtland au début de 1831, Howe rapporta leurs activités et écrivit dans son autobiographie : « Tous leurs vains babillages et prétentions ont été exposés avec force et signalés dans les colonnes du Telegraph.[46] » Ces articles servirent de base à son livre Mormonism Unvailed. Ce fut en vue de la préparation de ce livre que Howe décida, le 9 février 1834, d’écrire à Anthon et prit « la liberté d’informer M. Anthon de l’usage vil qui était fait de son nom dans la région et de lui demander une déclaration concernant les faits à ce sujet. »[47] Anthon, manifestement furieux de ce que Howe écrivait, lui répondit immédiatement dans la lettre citée ci-dessus.

 

Le premier récit semi-officiel mormon de cet événement se trouve dans une brochure missionnaire écrite par Orson Pratt (l’un des douze apôtres originels) en 1840 à Liverpool. On peut lire :

  

Quelques-uns des caractères originels furent transcrits avec précision et traduits par Smith, caractères qui, avec leur traduction, furent emportés par un homme du nom de Martin Harris à la ville de New York, et ils furent présentés à un érudit du nom d’Anthon, qui professait avoir une connaissance approfondie de beaucoup de langues, tant anciennes que modernes. Il les examina, mais ne put les déchiffrer correctement ; mais il supposa que si les documents originels pouvaient lui être apportés, il pourrait aider à leur traduction.[48]  

En septembre 1841, le Times and Seasons de Nauvoo imprima une lettre de Charles W. Wandell (1819-1875), converti de New York, qui travaillait à ce moment-là comme missionnaire à New Rochelle (New York). Dans cette lettre, écrite le 27 juillet, frère Wandell signale que :

 

Le théologien épiscopalien de cet endroit [T. W. Coit] a eu la curiosité d’écrire au professeur C. Anthon de New York pour savoir si ce que nous disions à propos des ‘mots du livre’ était correct. Le professeur Anthon lui a répondu par lettre en lui donnant la permission de la publier, ce qu’il a fait. Vous la trouverez dans un périodique intitulé ‘The Church Record’, vol. I, n° 22.[49]

  

C’est la meilleure mention, et la plus ancienne, que nous ayons de l’utilisation que les missionnaires faisaient de l’histoire Anthon-Harris. Selon Coit, certains des Mormons de New Rochelle « se référaient à l’autorité du professeur Anthon en faveur de leurs idées » et il « prit la liberté de l’en informer et de lui demander de quelle façon ils avaient réussi à l’associer à eux. »[50] Le Révérend Dr Thomas Winthrop Coit (1803-1885), ecclésiastique épiscopalien et auteur de plusieurs ouvrages théologiques érudits, était à cette époque-là (1839-1849) recteur de Trinity Church à New Rochelle et fut par la suite professeur d’histoire de l’Eglise au Trinity College de Hartford (Connecticut).[51]

 

En 1842, il y eut au moins quatre mentions publiées de la visite Harris-Anthon, notamment dans Gleanings, de Clark, et Mormonism and the Mormons, de Daniel P. Kidder. Mais celle qui fut de loin la plus importante, ce fut celle du numéro du Times and Seasons qui contenait la 4ème partie de ce que l’on appelait alors « Histoire de l’Eglise » (citée plus haut). L’importance principale de cette publication est que c’est la première mention officielle de l’événement. Il est assez étrange que le prophète ait attendu quatorze ans pour publier l’histoire. L’incident n’avait jamais été mentionné dans le Morning and Evening Star (1832-34), le Latter-day Saints Messenger and Advocate (1834-36) ni dans l’Elders’ Journal (1837-38). Cette même année, l’histoire fut réimprimée dans le Millennial Star d’octobre sous le titre « Histoire de Joseph Smith ».

  

À la fin de 1844 viennent s’ajouter deux dimensions importantes à l’histoire Anthon : la première publication de la transcription, permettant de voir à quoi elle ressemblait, et la première mention explicite que l’événement était l’accomplissement d’Esaïe 29:11-12. Cette information fut présentée au public de deux manières : par voie de journal et d’affiche. Le samedi 21 décembre, Samuel Brannan, officier président de la branche de New York et rédacteur et éditeur d’une publication semi-officielle de l’Église, The Prophet, publia dans ce journal une reproduction sur trois lignes de la « transcription Anthon ». Sans commentaire introductif ni aucune indication de source, cette illustration fut imprimée sous un gros titre disant : « Bois de Joseph provenant de la main d’Ephraïm ». Il ajoutait « …ce qui suit est une copie correcte des caractères tirés des plaques dont a été traduit le Livre de Mormon : ceux-là même qui ont été portés au professeur Mitchell et par la suite au professeur Anthon de New York par Martin Harris en 1827 [sic] en accomplissement d’Esaïe 29:11-12. » (La citation est reproduite en entier.)

 

Bien que Brannan ne donne aucune source ni aucune autre information sur cette illustration du « Bois de Joseph », nous pouvons en deviner l’origine probable. Quelque temps avant décembre 1844 (probablement un peu plus tôt la même année) quelqu’un imprima une affiche noire et dorée intitulée : « Bois de Joseph provenant de la main d’Ephraïm : une copie correcte des caractères des plaques du Livre de Mormon ! ! Fut traduit de ceux-là même qui furent portés au professeur Anthon de New York par Martin Harris en 1827 [sic] en accomplissement d’Esaïe 29:11-12. » Etant donné que la formulation et les trois lignes de la transcription imprimées dans The Prophet du 12 décembre sont presque identiques à ce qui était imprimé sur l’affiche noire et dorée, il semble plus que vraisemblable que nous avons ici la source de l’histoire de Brannan dans The Prophet.[52]

 

On ne sait toutefois pas grand-chose de la provenance de l’affiche. Nous en concluons, bien entendu, qu’elle existait avant le 1er décembre 1844 et grâce à la seule copie existante connue, située au bureau de l’historien de l’Église, nous apprenons ce qui suit d’après ce qui est écrit au verso: on y trouve la signature de madame Hyrum Smith (qui décéda en 1852) et cette déclaration : « Affiche 1844 Bois de Joseph. Elle appartenait précédemment à Hyrum Smith et fut envoyée au bureau de l’historien, fait le 22 mars 1860, par son fils, Joseph Fielding Smith. » (Une supposition logique serait qu’elle fut imprimée à Nauvoo sur la presse du Times and Seasons, mais une comparaison préliminaire des caractères révèle que ce n’est pas le cas.)

 

Passons maintenant aux questions relatives au sort de la copie originelle de la transcription et aux origines de la transcription détenue par l’Église réorganisée (appelée dorénavant transcription RLDS). Pour ce qui est de la première question, nous ne connaissons quasiment rien. Il est probable que Harris conserva son exemplaire pendant de nombreuses années, mais nous ne savons rien de ce qu’il finit par en faire. (Comme nous allons bientôt le noter, de nombreuses années plus tard, David Whitmer prétendit avoir la transcription originale. Il n’y a, malheureusement, pas d’autres preuves de cette affirmation.) Et ce qui complique encore la situation, c’est une déclaration de la mère du prophète selon laquelle Madame Martin Harris obtint une copie des caractères que son mari avait portés à New York.[53] Tant que nous n’aurons pas obtenu de nouvelles informations sur ce qui est finalement arrivé à la transcription originelle et sur la prétendue deuxième copie, nous ne pouvons rien faire d’autre qu’approfondir l’étude de la transcription RLDS et ce qui l’entoure.

 

D’après l’Église réorganisée, « le papier lui-même est ancien et a la même qualité et la même apparence que le papier du manuscrit du Livre de Mormon et des premières révélations, des manuscrits incontestablement faits avant 1833. »[54] Bien que cette observation soit utile, elle n’est en aucune façon concluante. En attendant que l’on fasse venir un expert en étude des documents anciens et que l’on puisse faire des tests de papier et d’encre[55], nous devrons nous concentrer sur l’origine du document.

 

La transcription RLDS fut donnée à l’Eglise en 1903 par les héritiers de David Whitmer, 15 ans après sa mort en 1888.[56] Le premier récit qui déclare que Whitmer possédait ce document est celui d’Edward Stevenson (plus tard membre de la première présidence des soixante-dix) qui rendit visite à Whitmer en 1871 et fit une copie du document.[57] Plus tard, l’édition du 25 mars 1880 du Conservator de Richmond (Missouri) signala que Whitmer avait la transcription originelle, affirmation que Whitmer répéta en 1887 quand il écrivit : « J’ai en ma possession le papier original contenant certains des caractères retranscrits d’une des plaques d’or, papier que Martin Harris a porté au professeur Anthon de New York... »[58] En 1884, un comité de l’Eglise réorganisée eut une conversation avec Whitmer et la transcription lui fut montrée. Malheureusement, nous n’avons pas d’autres renseignements permettant de savoir comment, quand ou pourquoi Whitmer a obtenu ce document. Bien que ce ne soit pas concluant, il est intéressant de noter que Martin Harris n’a ni confirmé ni contesté l’affirmation de Whitmer.

 

En raisonnant par analogie, nous pouvons faire quelques suppositions sur la transcription en nous basant sur les errances d’une des deux copies manuscrites de la traduction du Livre de Mormon. Pour la protéger de la perte ou du vol pendant qu’elle était en cours d’impression, Joseph Smith demanda à Oliver Cowdery de faire une copie de la traduction, copie que Cowdery conserva plus tard. (Joseph Smith plaça la traduction originelle dans la pierre angulaire de la Nauvoo House en octobre 1841. Elle fut plus tard presque détruite par l’eau.[59] Après la mort de Cowdery, en mars 1850, sa copie de la traduction passa à son ami et co-témoin, David Whitmer. (En 1903, ses héritiers la vendirent à l’Eglise réorganisée où elle se trouve encore à ce jour.) Pendant de nombreuses années, Whitmer crut que son exemplaire de la traduction était l’original. Mais en 1878, Orson Pratt et Joseph F. Smith lui prouvèrent que ce qu’il avait, c’était en réalité la copie Cowdery.[60] Ceci est important, car si Whitmer a pu se tromper sur sa copie de la traduction du Livre de Mormon, il est également possible qu’il se soit trompé sur le caractère original de la « transcription Anthon » qu’il affirmait avoir.  

 

Obscurité des sources  

 

Étant donné que nous ne savons rien de la façon dont Whitmer s’est procuré son exemplaire de la transcription, nous pouvons supposer que Martin Harris avait peut-être le sentiment qu’il devait être conservé avec la copie Cowdery de la traduction du Livre de Mormon et qu’il a donné à un certain moment la transcription soit à Cowdery soit à Whitmer. Mais rien ne dit qu’il l’a rendue à Joseph Smith pour qu’il la dépose dans la pierre angulaire du de la Nauvoo House. Il est également toujours possible que ce qui est finalement tombé entre les mains de Whitmer ait été la soi-disant deuxième copie ou même une copie d’une copie.  

 

Un détail intéressant et peut-être significatif concernant la transcription RLDS est le mot « Charactors » écrit au sommet de la feuille. Quatre spécialistes de l’histoire des débuts de l’Église, R. D. Webb, Ariel Crowley, Dean Jessee du Bureau de l’Historien et l’auteur antimormon, I. Woodbridge Riley, pensent que ce mot est de la main de Joseph Smith. S’il en est ainsi, cela renforce considérablement l’autorité de la transcription RLDS.

 

Cependant, pour le moment, nous devons accepter la conclusion que les trois sources de base de la « transcription Ant » : l’affiche de 1844, l’article de journal de 1844 et la transcription RLDS sont aussi obscures l’une que l’autre. Tant que nous n’en aurons pas appris davantage sur l’origine de l’une d’elles, nous ne sommes absolument pas en mesure de dire de manière définitive qu’il y en a une qui est l’original, est un exemplaire presque contemporain de l’original ou un faux créé pour donner de la crédibilité à l’histoire du Livre de Mormon.

 

Toutefois, les éléments de preuve indirects, notamment le fait qu’il y a un fort degré de ressemblance des caractères dans les trois sources, nous donne à penser que les trois sont au moins intimement liés à l’original inconnu et que de nouvelles informations sur l’une d’elles permettra de comprendre les autres.  

 

AUTRES CONSIDERATIONS

 

Nous ne pouvons pas, dans le cadre de cet article, en dire beaucoup sur les caractères. Ce n’est pas dans notre propos. Néanmoins, au cours des années, des suggestions et des tentatives ont été faites pour indiquer et prouver que les caractères sont une forme d’égyptien, de méso-américain ou même de phénicien. L’argument le plus fort que l’on puisse avancer en ce qui concerne les efforts pionniers de ceux qui sont en faveur de l’origine égyptienne des caractères[61] est la ressemblance évidente des caractères de la transcription RLDS avec les caractères égyptiens. Mais cela ne prouve pas que la transcription est authentique, que les caractères constituent une pensée structurée ni qu’ils sont égyptiens. (En effet, douze, soit la moitié de nos caractères latins, apparaissent dans l’alphabet cyrillique, mais ce fait n’a jamais donné et ne donnera jamais à personne une perception quelconque ni une compréhension du russe, du serbe ou du bulgare.) Il faut également observer qu’il y a tant de variantes, dans les caractères hiératiques et démotiques, que l’affinité de beaucoup d’autres systèmes d’écriture avec l’égyptien pourrait probablement être prouvée.

 

Si la thèse que les caractères de la transcription sont d’origine égyptienne apparaît comme moins qu’absolue, elle n’en est pas moins infiniment plus forte qu’aucun des autres arguments. La seule base qui permet de dire que les caractères sont liés d’une certaine façon aux écrits méso-américains est, bien entendu, que puisque certains peuples précolombiennes étaient descendants de certains peuples du Livre de Mormon, il ne serait pas tout à fait déraisonnable de s’attendre à des liens entre leur manière d’écrire.[62] L’explication la moins vraisemblable des caractères de la transcription est l’origine phénicienne.[63]

 

Finalement il y a deux autres considérations mineures mais intéressantes. L’une d’elles concerne une deuxième visite éventuelle de Harris à Anthon, l’autre une prétendue rencontre entre Michael N. Chandler (la personne à qui l’Église, sur la recommandation de Joseph Smith, acheta des momies qui contenaient des papyrus) et Anthon et Mitchill. Malheureusement, il n’y a pas de confirmation valable pour aucun de ces événements. Le seul élément de preuve que nous ayons est la lettre d’Anthon de 1841 à Coit, dans laquelle il dit : « ... Un jour, alors que j’avais complètement oublié le paysan et son papier, cette même personne, à ma grande surprise, me fit une deuxième visite. Elle m’apportait cette fois-ci un ouvrage qui, dit-elle, était la traduction en anglais de la « Bible d’or ». Elle me pria d’accepter le volume... Je refusai toutefois de le prendre... »[64] On n’a trouvé aucune autre preuve de cette deuxième visite.

 

La prétendue visite de Chandler à Anthon et Mitchill repose sur des bases tout aussi ténues. La seule autorité pour cette information est John Riggs (1812-1902), un des premiers convertis, dont le père tenait un hôtel à Kirtland pendant la période où les mormons y étaient. Il devint médecin et s’installa à Provo en 1851 où il passa le reste de sa vie.[65] Une tentative faite par le présent auteur de déterminer s’il y a eu ou non un lien entre Chandler, Anthon et Mitchill lui a causé des semaines d’efforts inutiles et de profond découragement. Bien qu’il soit tout à fait possible que Chandler ait porté ses papyrus à Anthon pour avoir son avis, rien ne prouve qu’il l’ait fait ; et tant que l’on ne dispose pas d’autres éléments, il est inutile et sans intérêt de faire des suppositions à ce sujet.

 

L’éventualité d’une visite chez le « Dr Mitchill » vaut cependant que l’on continue à y consacrer des efforts. S’il peut être prouvé que le « Dr Mitchill » était bien Samuel Latham Mitchill qui mourut en 1831, nous aurons au moins une idée beaucoup plus claire du moment où Chandler entra en possession des momies et une plus grande chance d’en apprendre plus sur elles et sur l’endroit où elles se trouvaient avant d’être achetées par Joseph Smith à Kirtland en 1835. Si, d’autre part, il peut être prouvé que ce « Dr Mitchill » n’était pas S. L. Mitchill, nous aurons une nouvelle piste, une occasion supplémentaire de rechercher des renseignements sur ces momies et ces papyrus en identifiant correctement ce nouveau « Dr Mitchill » et en examinant sa vie et ses papiers pour y trouver des bribes de renseignements.  

 

Conclusions  

 

Pour toutes sortes de raisons, la plupart des institutions, et en particulier les institutions religieuses, finissent par se trouver dans la nécessité d’élaborer une histoire détaillée de leur origine. Alors que les premières générations sont tellement proches du commencement que leur connaissance personnelle est suffisante et leur foi forte, les générations qui suivent doivent acquérir leur connaissance de seconde main et ont par conséquent besoin de comptes-rendus écrits, non seulement pour étayer leur foi, mais pour répondre aux critiques et aux sceptiques toujours présents. Cette génération doit maintenant utiliser pleinement l’art et la science de l’histoire pour retrouver le passé et raconter et interpréter correctement ses propres origines ; nous devons sonder d’une manière plus complète les sources du Rétablissement en vue de cette nouvelle histoire générale de l’Eglise à laquelle fait allusion la préface du Dr Madsen au numéro de l’année dernière de l’Institute of Mormon Studies de BYU Studies.

 

Bien qu’il y ait encore, et qu’il y aura sans doute toujours des questions sans réponse concernant la « transcription Anthon », le présent auteur veut croire que les recherches détaillées ci-dessus sur toute l’histoire, les personnes impliquées et les trois sources primaires du document ont non seulement répondu à plus de questions qu’elles n’en ont soulevé, éliminé beaucoup d’erreurs et répondu à des critiques, mais ont aussi rendu l’histoire plus compréhensible, crédible et, comme nous appelons cela, édifiante pour la foi. 

 

 

 

Document vendu par les héritiers de David Whitmer à l'Eglise réorganisée.


 


[1] Times and Seasons, vol. 3 (2 mai 1842), p. 773 (Habituellement cité comme Joseph Smith, Histoire, vv. 64-65).

[2] Pour les liens entre Joseph Smith et Harris, voir le Millennial Star, vol. 55 (4 décembre 1879), p. 794 ; The Historical Record, vol. 6 (mai 1887), p. 218 ; et Lucy Mack Smith, History of the Prophet Joseph Smith, (Salt Lake City, 1954), pp. 104-105, 114.

[3] Smith, History of the Prophet Joseph Smith, p. 114

[4] Id, p. 118

[5] Id, p. 119

[6] John A. Clark, Gleanings by the Way, Philadelphie, 1842, pp. 222, 229. Apparemment Clark était beaucoup trop occupé à Philadelphie pour être précis dans les dates de ce genre de chose.

[7] Lewis C. Aldrich, comp., History of Ontario County, N. Y., Syracuse, 1893, pp. 226-228 et correspondance avec Clyde M. Maffin, historien du comté d’Ontario. Stephen A. Douglas fut étudiant à cette académie pendant trois ans dans les années 1830.

[8] Dictionary of American Bibliography, vol. 2, p. 568 (dorénavant cité sous le sigle DAB)

[9] Luther Bradish à personne inconnue, novembre 1838; “Luther Bradish Papers”, New York Historical Society.

[10] M. Salnier, Notice sur le voyage de M. Lelorraine en Egypte, Paris, 1822, pp. 45, 48. Puisque Salt et Drovetti jouent un rôle si important dans la carrière d’Antonio Lebolo, celui qui a découvert les momies contenant le livre d’Abraham, leur connexion avec Bradish ne manque pas d’intérêt. L’étude la plus complète et la plus récente sur les liens entre Salt, Drovetti, et Lebolo et Joseph Smith est Jay M. Todd, The Saga of the Book of Abraham, Salt Lake City, 1969.

[11] Pomeroy Tucker, The Origin, Rise and Progess of Mormonism, New York, 1867, p. 42.

[12] Memorandum de John H. Gilbert, Esq., 8 septembre 1892, Palmyra, New York (copie dactylographiée, p. 4, située au département d’histoire de l’Eglise)

[13] Eber D. Howe, Mormonism Unvailed, Painesville, Ohio, 1834, p. 273.

[14] Dans les papiers de Bradish, il y a plusieurs lettres qui le rattachent à Palmyra avant 1828.

[15] John Edwin Sandys, A History of Classical Scholarship, Cambridge, 1908.

[16] DAB, vol. 1, p. 314

[17] Edgar Allan Poe, The Literati… New York, 1859, pp. 45-47.

[18] 17 août 1867. L’article est illustré par un grand portrait par Matthew Brady, le célèbre photographe de la guerre de Sécession.

[19] Tiré d’une déclaration de David B. Dille, ancien missionnaire en Angleterre, qui avait interviewé Harris, dans le Millennial Star, vol. 21, septembre 1853, p. 545.

[20] Howe, Mormonism Unvailed, pp. 270-272.

[21] Bien que cette lettre ait d’abord été publiée par Coit dans The Church Record, vol. 1, Flushing, New York, 24 avril 1841, pp. 231-232, la source habituelle est donnée comme étant la réimpression, faite en 1842, de la lettre dans Gleanings, de Clark, pp. 233-238. Les deux reproductions sont identiques.

[22] J. N. Phelps Stokes, The Iconography of Manhattan Island, 1498-1909, New York, p. 1675. Emmett était un homme de loi irlandais célèbre.

[23] Voir l’article à son sujet dans DAB, vol. 13, p. 71

[24] Le biographe du célèbre savant note: "La faute dans son nom n’a que peu d’importance, car peu de personnes, que ce soit à cette époque ou  même maintenant n’orthographient pas correctement le nom de Mitchill" (Courtney Robert Hall, A Scientist in the Early Republic : Samuel Latham Mitchill, New York, 1934, p. 104). Il semble donc concluant que le "Dr Mitchell" était en réalité le Dr Samuel L. Mitchill.

[25] 2 Néphi 27:15-16.

[26] Moroni 9:34.

[27] Lettre de Herbert Finch, curateur et archiviste, Université Cornell, à l’auteur, 13 novembre 1969.

[28] Sandys, A History of Classical Scholarship, vol. 3, p. 466.

[29] John Lempriere, A Classical Dictionary, revu et corrigé par Charles Anthon, 6ème édition américaine, New York, 1827, p. vi.

[30] A cette date, il avait transcrit 116 pages de papier ministre. Avec beaucoup d’hésitation, Joseph Smith permis à Harris de reprendre ces pages avec lui à Palmyra pour les montrer à sa femme. On ne sait comment, le document fut perdu ou volé et il en résulta que Joseph et Martin furent sévèrement réprimandés par le Seigneur et que pendant un certain temps il ne fut pas permis à Joseph de continuer la traduction. Par la suite, ce furent soit Emma Smith soit Oliver Cowdery qui servirent de secrétaires au prophète. Apparemment Harris n’eut que peu de rapports avec Joseph Smith jusqu’à ce qu’un an plus tard il devienne un des trois témoins du Livre de Mormon.

[31] Etant donné qu’Anthon a vécu vingt ans après la publication de la deuxième lettre et qu’il n’existe pas d’affirmation que ses lettres ont été falsifiées ou citées incorrectement, nous pouvons déduire (même si nous n’avons pas les lettres originales) qu’il les a bel et bien écrites, un fait qui prouve que l’entretien a réellement eu lieu. Si l’on souhaite un argument supplémentaire, il n’est que de citer Henry Drisler, A Commemorative Discourse, New York, 1868. Etant donné que cette brochure est en fait une courte biographie d’Anthon écrite immédiatement après sa mort, la mention qu’on y trouve, page 21-22, de la lettre à Howe devrait dissiper tout doute quant à l’historicité de l’entretien et à la rédaction de la lettre.

[32] Les deux lettres sont reproduites en entier avec une analyse dans B. H. Roberts, A Comprehensive History of the Church of Jesus Christ of Latter-day Saints, Salt Lake City, 1930, vol. 1, pp. 102-109 ainsi que dans Francis W. Kirkham, A New Witness for Christ in America, quatrième édition spéciale, Salt Lake City, 1967, vol. 1, pp. 414-422.

[33] Richard Lloyd Anderson, « Martin Harris : The Honorable New York Farmer », The Improvement Era, vol. 72, n° 2, février 1969, pp. 18, 21.

[34] 2 Néphi 27:15-18 : « Mais voici, il arrivera que le Seigneur dira à celui à qui il remettra le livre : Prends ces paroles qui ne sont pas scellées et remets-les à un autre, afin qu’il les montre au savant, disant : Lis ceci, je te prie. Et le savant dira : Apporte le livre ici, et je le lirai... Et l’homme dira : Je ne peux pas apporter le livre, car il est scellé... » Esaïe 29:11 : « Toute la révélation est pour vous comme les mots d’un livre cacheté que l’on donne à un homme qui sait lire, en disant : Lis donc cela ! Et qui répond : Je ne le puis, car il est cacheté. » B. H. Roberts n’est pas allé plus loin que cette interprétation, et même un penseur aussi profond qu’Orson Pratt n’a pas approfondi davantage la question dans son ouvrage Divine Authority of the Book of Mormon, Liverpool 1850, reproduit dans Orson Pratt’s Works, Salt Lake City, 1945, vol. 1, pp. 107-289, particulièrement les pages 271-279.

[35] Dans une série de lettres publiées dans le Messenger and Advocate en 1834 et 1835 d’Oliver Cowdery à W.W. Phelps, surtout dans la 4ème lettre de février 1835, Cowdery affirme que Joseph Smith l’avait aidé dans la rédaction des lettres. Cette affirmation donne de l’autorité à ces lettres. On trouve une déclaration semblable chez Edward Stevenson, Reminiscences of the Prophet Joseph, Salt Lake City, 1893, pp. 28-29 : « Il fut manifesté au prophète qu’il fallait copier un fac-similé des caractères et les envoyer aux professeurs les plus érudits du pays, et c’était Martin Harris qui devait les leur porter. »

[36] Gilbert, Memorandum, p. 4

[37] Clark, Gleanings, p. 229.

[38] Anderson, « The Certainty of the Skeptical Witness », p. 63.

[39] Cité dans Kirkham, A New Witness, vol. 1, p. 151.

[40] Id. p. 152

[41] On trouvera l’article de journal complet dans “James Gordon Bennett’s 1831 Report on ‘The Mormonites’”, par Leonard J. Arrington dans ce n° spécial de BYU Studies. Apparemment, Anthon compara la transcription avec les reproductions de son exemplaire du Précis de Champollion.

[42] Eber D. Howe, Autobiography and Recollections of a Pioneer printer, Painesville, Ohio, 1878).

[43] Howe, Mormonism Unvailed, p. 273.

[44] Id, p. 274

[45] Id p. 273

[46] Howe, Autobiography, p. 44. Cette autobiographie nous montre un homme incapable d’interpréter le Rétablissement avec sensibilité, un homme qui aurait considéré cela comme du verbiage. Jusqu’à l’âge de 40 ans (1838) il lui était « plus facile de se ranger à l’avis des autres ». Il devint donc sceptique et finalement adepte du « spiritisme moderne » (pp. 44-45).

[47] Howe, Mormonism Unvailed, p. 270.

[48] Orson Pratt, An Interesting Account of Several Remarkable Visions and of the Late Discovery of Ancient American Records, New York, 1841, pp. 6-7.

[49] Times and Seasons, vol. 2, 5 septembre 1841, pp. 544-545.

[50] Coit, The Church Record, p. 231; voir aussi Clark, Gleanings, p. 232

[51] DAB ; Robert Bolton, History of the Protestant Episcopal Church in the County of Westchester, New York, 1855, p. 481 ; Trinity Church, New Rochelle, N. Y., 1688-1938, New Rochelle, New York, 1938, pp. 9-10.

[52] Tous les numéros suivants de The Prophet ont été passés au peigne fin pour de plus amples renseignements concernant le « bois de Joseph », mais rien n’a été trouvé.

[53] Smith, History of Joseph Smith, p. 121.

[54] Tiré d’une lettre de Frederick M. Smith, 9 mai 1941, à John A. Widtsoe, citée dans Kirkham, A New Witness, vol. 1, p. 176.

[55] Bien entendu, même un tel examen ne serait pas concluant, car il est tout à fait possible d’avoir soit un document authentique contenant des informations fausses ou un faux contenant des informations vraies. Ce n’est là qu’une des nombreuses raisons pour lesquelles Dieu préfère agir par la foi que par la connaissance. Les faits et la connaissance prêtent souvent à discussion, pas un témoignage personnel.

[56] La donation a probablement été faite par le petit-fils de Whitmer, George Schweich de Richmond (Missouri). Il y a des indications que la transcription RLDS (ou une copie de celle-ci ou de la transcription originale) était en la possession d’un certain William Evarts Benjamin de New York vers 1901. Voir I. Woodbridge Riley, The Founder of Mormonism, New York, 1902, p. 80.

[57] Il le publia en 1893 dans ses Reminiscences of Joseph Smith.

[58] David Whitmer, An Address to all Believers in Christ, Richmond, Missouri, réimprimé en 1938, p. 12.

[59] Richard Howard, historien de l’Eglise RLDS appelle ces deux manuscrits le MS D (manuscrit dicté) et le MS E (manuscrit corrigé) utilisé par l’imprimeur. Dans les années 1880, L. C. Bidamon, deuxième mari d’Emma Smith, ouvrit la pierre angulaire et répartit ce qui restait du MS D entre l'Eglise de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours et l'Eglise réformée. Seules les pages 3-22 et des fragments existent encore aujourd’hui à Salt Lake City. Les pages données à l’Eglise RLDS se sont désintégrées il y a longtemps. Voir Richard P. Howard, Restoration Scriptures: A Study of Their Textual Development, Independence, Mo. 1969.

[60] Joseph Fielding Smith, “The Original Manuscript of the Book of Mormon”, The Improvement Era, vol. 10, juin 1907, pp. 572-576.

[61] Voir les travaux de R. C. Webb, Ariel Crowley et deux commentateurs RLDS, Harvey Siebel et Paul M. Hanson.

[62] Voir les études d’Augustus Le Plongeon, Crowley, Welby W. Ricks, Jose O. Davila et en particulier Carl Hugh Jones.

[63] Sans doute proposé en premier lieu par Le Plongeon. Ross T. Christensen est occupé à élaborer une thèse selon laquelle les Mulékites étaient essentiellement Phéniciens à l’origine.

[64] Coit, The Church Record, p. 232.

[65] “Dr John Riggs”, Tullidge’s Quarterly Magazine, vol. 3, 1884, p. 283. Voir aussi “The Book of Abraham”, The Academic Review, vol. 1, mars 1885, p. 46. Une petite collection de papiers privés de John Riggs a été récemment acquise par la bibliothèque de l’université Brigham Young. Le texte dactylographié, six pages, de l’autobiographie de Riggs ne parle pas de cet incident.

 

 

 

 

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