LES CHEVAUX DANS LE LIVRE DE MORMON

 

FARMS Online - FARMS Research Reports

 

Le Livre de Mormon mentionne des chevaux, et cependant il ne semble pas que les natifs américains qui, au 17e siècle, ont accueilli les Espagnols à leur arrivée dans le Nouveau Monde, les aient connus. De plus, les indices archéologiques concernant la présence du cheval dans l'Amérique précolombienne sont actuellement maigres et non concluants. Comment cela peut-il s'expliquer ? Pour procéder à une étude soigneuse de cette question, il faut commencer par examiner ce que le Livre de Mormon dit et ne dit pas concernant les chevaux.

 

Les chevaux ne sont mentionnés qu'une seule fois dans le pays du nord au cours de la période jarédite, c'est-à-dire pendant le règne prospère du roi Emer vers 1500 ans av. J.-C., avant la grande sécheresse qui sévit à un moment donné au 3e millénaire av. J.-C. (voir Ether 9:19, 30-35). Étant donné que les chevaux ne sont plus mentionnés dans les annales jarédites, il est possible qu'après cette époque l'espèce se soit éteinte dans la région située au nord de l'étroite bande de terre.

 

Les chevaux étaient connus de certains Néphites et Lamanites depuis environ six cents ans av. J.-C. jusqu'à l'époque du Sauveur. Il y en avait dans le « pays du premier héritage » du temps de Néphi, fils de Léhi (voir 1 Néphi 18:25). Ils furent également utilisés au moins par certains membres de l'élite des Lamanites, à l'époque du roi Lamoni, dans la même région au cours du premier siècle av. J.-C. (voir Alma 18:9-12). Le texte ne parle plus de chevaux dans le pays de Néphi après ce moment-là. La seule autre région où il soit question de chevaux est le pays de Zarahemla à l'époque de la guerre avec les brigands de Gadianton, juste avant la naissance de Jésus-Christ (voir 3 Néphi 3:22; 4:4; 6:1). Rien dans le texte ne permet de penser que les chevaux provenaient de cette région. L'allusion que fait le Sauveur aux chevaux dans 3 Néphi 21:14 est une prophétie concernant les derniers jours et ne doit pas être interprétée comme désignant les chevaux néphites. Dans le Livre de Mormon, il n'est plus jamais question de chevaux après l'époque du Christ.

 

Bref, la seule chose que le Livre de Mormon affirme, c'est que les chevaux étaient connus de certaines populations du Nouveau Monde avant le temps du Christ dans certaines régions limitées du Nouveau Monde. Nous ne devons donc pas conclure d'après le texte que les chevaux étaient universellement connus en Amérique pendant toute l'histoire précolombienne. De plus, le Livre de Mormon ne dit nulle part que l'on montait les chevaux ou qu'on les utilisait au combat, bien que certains passages donnent à entendre qu'ils peuvent avoir été utilisés à certains moments par l'élite comme animaux de trait (voir, par exemple, Alma 18:9 ; 3 Néphi 3:22).

 

CONSIDERATIONS ARCHEOLOGIQUES

 

Il arrive que de petits troupeaux d'animaux dans une région limitée ne laissent pas de restes archéologiques. Nous savons qu'au cours du 11e siècle de notre ère, les Normands ont probablement introduit des chevaux, des vaches, des moutons, des chèvres et des porcs dans l'Est de l'Amérique du Nord, et pourtant ces animaux ne se sont pas répandus à travers tout le continent et n'ont laissé aucun reste archéologique[1]. « Il est probable », écrit Jacques Soustelle, une autorité sur les Olmèques, « que les Olmèques ont eu des chiens et des dindons, animaux domestiqués à une époque très reculée sur le continent américain, mais la destruction de toute espèce de restes osseux, tant animaux qu'humains, par l'humidité et l'acidité du sol nous empêche d'en être certains[2]. »

 

Même si les chevaux avaient été abondamment utilisés et avaient été un élément vital dans la culture des peuples du Livre de Mormon (ce que les auteurs du Livre de Mormon ne prétendent absolument pas), on ne pourrait pas en déduire qu'il y en aurait des traces abondantes ou évidentes dans les découvertes archéologiques actuelles.

 

L'étude des restes d'animaux fossilisés dans les sites archéologiques est appelée aujourd'hui « zoo-archéologie ». Le zoo-archéologue Simon J. M. Davis note que la majorité des ossements découverts dans les sites archéologiques sont ceux d'animaux tués pour être mangés ou d'autres produits d'abattage par les peuples anciens. Il est rare de trouver des restes d'autres animaux dans de tels endroits. « Les animaux exploités, disons, comme animaux de trait ou comme montures [comme les chevaux] n'étaient pas nécessairement mangés et ont pu n'être représentés que par un os occasionnel introduit par des chiens charognards. » Par conséquent, « le problème de la corrélation entre les ossements déterrés et l'importance économique des animaux dans l'Antiquité est loin d'être résolu[3]. » En fait, « on se demande parfois s'il y a une ressemblance quelconque entre un rapport publié sur des ossements et les animaux exploités par les humains d'autrefois[4]. »

 

Le cheval était la base de la richesse et de la puissance militaire des Huns d'Asie centrale (4e et 5e siècles de notre ère). Néanmoins, selon S. Bokonyi, une des grandes autorités dans le domaine de l'histoire zoologique de l'Asie centrale, « Nous savons très peu de choses sur les chevaux des Huns. Il est intéressant de constater que l'on n'a pas trouvé un seul os de cheval utilisable dans tout le territoire de l'empire des Huns. C'est d'autant plus déplorable que les sources contemporaines parlent de ces chevaux avec beaucoup d'appréciation[5]. »

 

L'absence de preuves archéologiques concernant les chevaux des Huns est particulièrement significative quand on pense aux chevaux du Livre de Mormon. Pendant les deux siècles de leur domination, les Huns ont dû posséder des centaines de milliers de chevaux. Si des ossements de chevaux huns sont si rares, en dépit de l'abondance des chevaux au cours de l'empire hun, comment pouvons-nous espérer des preuves archéologiques abondantes en faveur des chevaux précolombiens dans le Nouveau Monde, surtout quand on tient compte du fait que les auteurs du Livre de Mormon ne font que des allusions rares et plutôt conservatrices aux chevaux ?

 

Un exemple parallèle dans la Bible est instructif. Le récit biblique parle de lions, et pourtant, jusque tout récemment, la seule autre indication de la présence de lions en Palestine était pictographique ou littéraire. Avant l'annonce, dans une publication de 1988, de deux échantillons d'ossements, il n'y avait pas de preuve archéologique pour confirmer l'existence de lions dans cette région[6]. Il y a donc souvent un fossé entre ce que des documents historiques tels que le Livre de Mormon affirment avoir existé et ce que des découvertes archéologiques limitées peuvent produire. En outre, les fouilles archéologiques dans les pays bibliques ont des dizaines d'années d'avance et se font à une échelle beaucoup plus vaste que dans ce qui est proposé comme pays du Livre de Mormon.

 

POSSIBILITE D'UNE SURVIE TARDIVE DES CHEVAUX PREHISTORIQUES

 

Certaines traditions mexicaines natives font penser à un souvenir de la survie tardive de certaines espèces de chevaux dans le Nouveau Monde. La première fois que les Mexicains ont rencontré les chevaux espagnols, ils les ont comparés à des cervidés. L'historien américain Hugh Thomas, dans son étude originale de la conquête du Mexique, suggère que cette association a pu être partiellement basée sur des traditions ancestrales natives qui mentionnaient des cervidés avec une queue et une crinière. Selon Thomas : « Il se peut que les Mexicains aient continué à considérer ces animaux comme des cervidés. Mais il est possible qu'un souvenir populaire leur ait rappelé qu'il y avait jadis eu des chevaux en Amérique[7]. »

 

ATTRIBUTION DE NOMS PAR ANALOGIE

 

Il est également possible que certains peuples du Livre de Mormon venant de l'Ancien Monde aient décidé d'appeler « cheval » ou « âne » l'une ou l'autre espèce animale du Nouveau Monde. Ce transfert culturel est bien connu des historiens et des anthropologues qui étudient les contacts interculturels. Par exemple, la première fois que les Grecs ont visité le Nil, en Égypte, ils ont rencontré un gros animal qu'ils n'avaient encore jamais vu et lui ont donné le nom d'hippopotame, ce qui veut dire « cheval du fleuve ». La première fois que les armées romaines ont rencontré l'éléphant, ils l'ont appelé Lucca bos, « vache lucanienne ». Dans le Nouveau Monde, les Espagnols ont appelé le jaguar d'Amérique centrale leone, « lion » ou tigre.

 

De la même façon, les membres de la famille de Léhi ont pu appliquer des mots d'emprunt à certaines espèces animales qu'ils rencontraient pour la première fois dans le Nouveau Monde, comme le tapir d'Amérique centrale. Si certaines espèces de tapir sont assez petites, la variété d'Amérique centrale (tapiris bairdii) peut atteindre presque deux mètres de long et peser plus de 300 kg. Beaucoup de zoologues et d'anthropologues ont comparé les caractéristiques physiques du tapir à celles du cheval ou de l'âne. « Chaque fois que je voyais un tapir, note le zoologue Hans Krieg, cela me rappelait un animal semblable à un cheval ou à un âne. Les mouvements ainsi que la forme de l'animal, particulièrement le long cou avec la petite crinière en brosse, et même l'expression de la face ressemblent beaucoup plus à ceux d'un cheval qu'à ceux d'un porc [auquel certains ont comparé l'espèce plus petite]. Quand on regarde un tapir en alerte... au moment où il se redresse quand il se rend compte d'un danger, et qu'il part au galop, il ne reste presque rien de la ressemblance avec le porc[8]. »

 

D'autres zoologues ont fait des observations semblables. « À première vue, notent Hans Frädrich et Erich Thenius, les mouvements du tapir ne ressemblent pas non plus à ceux de ses cousins, le rhinocéros et le cheval. Lorsqu'il marche lentement, il garde habituellement la tête basse. » Par contre, lorsqu'il court, ses mouvements ressemblent tout à fait à ceux du cheval : « Quand il est au trot, il lève la tête et bouge les pattes avec souplesse. On ne voit le galop étonnamment rapide que lorsque l'animal est en fuite, qu'il joue ou qu'il est extrêmement excité. » En outre, le tapir sait « très bien grimper, alors qu'on ne s'y attendrait pas, étant donné sa forme massive. Même les pentes escarpées ne constituent pas un obstacle. Il saute des clôtures ou des murs verticaux, en se dressant sur les pattes de derrière et en bondissant[9]. » On peut le domestiquer très facilement si on le capture quand il est jeune. Il est facile de domestiquer de jeunes tapirs qui ont perdu leur mère ; ils mangent dans un bol, aiment qu'on les caresse et se laissent souvent chevaucher par les enfants[10].

 

On ne peut guère reprocher aux visiteurs de l'Ancien Monde qui arrivent dans le nouveau de décider de classifier le tapir d'Amérique centrale comme cheval ou âne, si c'est ce qui est arrivé. Étant donné les limites de la zoo-archéologie, et aussi de celles d'autres disciplines potentiellement utiles lorsque l'on fouille de nombreux siècles dans le passé oublié, il est imprudent de hausser les épaules devant les allusions du Livre de Mormon aux chevaux et de les déclarer erronées.

 



[1] Voir Gwyn Jones, The Norse Atlantic Saga: Being the Norse Voyages of Discovery and Settlement to Iceland, Greenland, America, 2e éd., New York, Oxford University Press, 1986, p. 119; voir aussi Erik Wahlgren, The Vikings in Amercia, New York, Thames and Hudson, 1986, p. 124).

[2] Jacques Soustelle, The Olmecs: The Oldest Civilization in Mexico, Garden City, Doubleday, 1984, p. 23.

[3] Simon J. M. Davis, The Archaeology of Animals, New Haven et Londres, Yale University Press, 1987, p. 24.

[4] Idem, p. 23.

[5] S. Bokonyi, History of Domestic Mammals in Central and Eastern Europe, Budapest, Akademiai Kiado, 1974, p. 267.

[6] L. Martin, "The Faunal Remains from Tell es Saidiyeh", Levant 20, 1988, pp. 83-84.

[7] Hughy Thomas, Conquest: Montezuma, Cortés, and the Fall of Old Mexico, New York, Simon and Schuster, 1993, p. 178; voir aussi The Chronicles of Michoacan,  sous la direction d'Eugene R. Craine et Reginald C. Reindorp, Norman, Oklahoma, University of Oklahoma Press, 1970, pp. 63-64.

[8] Cité dans Hans Frädrich et Erich Thenius, “Tapirs", Grzimek's Animal Life Encyclopedia, sous la direction de Bernhard Grzimek, New York, Van Nostrand Reinhold Company, vol. 13, pp. 19-20.

[9] Idem, p. 20.

[10] Idem, pp. 28-30.

 

 

 

 

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