La théologie de l’Église de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours propose une conception de Dieu qui diffère radicalement de celle du monde chrétien traditionnel. Les choses se compliquent encore quand les uns affirment que Dieu a atteint un stade où il ne progresse plus et les autres qu’il continue à progresser. La contradiction n’est qu’apparente. Voici comment on la résout.

PERFECTION ET PROGRESSION : DEUX MANIÈRES COMPLÉMENTAIRES DE PARLER DE DIEU
 

par Eugene England [1]
BYU Studies, vol. 29, 1989, n° 3 – été 1989, pp. 31-45

Le 6 avril 1844, Hyrum Smith, conseiller du prophète Joseph Smith, parlant à la conférence générale de l’Église, dit : « Je ne servirais pas un Dieu qui n'aurait pas toute sagesse et tout pouvoir [2]. » Pourtant, le 13 janvier 1867, parlant au Tabernacle comme président de l’Église, Brigham Young dit : « Selon la théorie [de certains], Dieu ne peut plus progresser en connaissance ni en puissance, mais le Dieu que je sers progresse éternellement et ses enfants aussi [3]. »

Il est difficile d'imaginer contradiction plus flagrante dans des déclarations d’autorités concernant la conception mormone de Dieu : Hyrum Smith dit que Dieu a toute sagesse et tout pouvoir ; Brigham Young dit que non et qu'il progresse dans ces attributs. Comment a-t-il pu y avoir un retournement aussi spectaculaire dans le dogme ? N’est-ce pas là une simple affaire de vrai et de faux ? N'est-il pas certain qu'ou bien Dieu est parfait, avec l’omniscience et la toute-puissance ou qu’il ne l'est pas ? Comment pourrait-il y avoir une opposition directe au niveau des prophètes sur quelque chose d’aussi évident et d’aussi fondamental ?

Ce que je veux démontrer, c’est tout simplement qu’en réalité il n’y a pas de contradiction [4]. Ces dirigeants de l’Église utilisaient deux manières différentes, mais complémentaires, de parler de Dieu basées sur deux aspects différents de la compréhension que les mormons ont de Dieu, qui sont, je crois, tous les deux essentiels à notre théologie et doivent être conservés. À l'aide d'un concept de base, celui de sphères de développement différentes et progressives et d’une possibilité de perfection au sein de chaque sphère, il est possible de croire à la fois en la perfection de la connaissance et du pouvoir de Dieu par rapport à notre sphère et en sa progression dans ces attributs dans sa sphère et les sphères plus hautes. Ce concept, c’est Brigham Young qui a été le premier à le formuler fermement, mais il avait déjà été évoqué précédemment dans certains des discours de Joseph Smith et dans les Doctrine et Alliances et il a été utilisé par la plupart des personnalités principales de la théologie mormone depuis le commencement jusqu'à nos jours.

Joseph Smith a enseigné ces deux points de doctrine au sujet de Dieu. Le Livre de Mormon et les Doctrine et Alliances, conformes en cela aux Écritures chrétiennes traditionnelles, disent de Dieu qu’il est omniscient et tout-puissant [5]. Le tout premier grand exposé doctrinal de l’Église, les Lectures on Faith, va jusqu’à utiliser les catégories chrétiennes traditionnelles (empruntées à la philosophie grecque) de l'omniprésence, de l'omniscience et de l'omnipotence pour décrire Dieu. Il affirme explicitement que « sans la connaissance de toutes choses, Dieu ne pourrait sauver aucune partie de sa création… et s'il n'y avait pas, dans l’esprit des hommes, l’idée que Dieu a toute la connaissance, il leur serait impossible de faire preuve de foi en lui [6]. »

On ne sait toujours pas avec certitude quel rôle Joseph Smith a joué dans la composition des Lectures on Faith. Ils semblent être principalement l’œuvre de Sidney Rigdon et certains lecteurs y voient une étape très ancienne de la pensée doctrinale mormone sur Dieu, une étape encore fortement influencée par les credo chrétiens traditionnels [7]. Par exemple, Dieu est décrit comme un personnage d'esprit, seul le Christ étant un personnage incarné et le Saint-Esprit comme n’étant pas une personnalité du tout mais comme une sorte de volonté unificatrice du Père et du Fils. Ceux qui citent les Lectures on Faith ont dû faire un travail d’édition, ajouter des notes de bas de page et des explications afin de les rendre conformes à la pensée mormone orthodoxe postérieure, comme, par exemple, Joseph Fielding Smith le fait au début des Doctrines du salut. Ce problème a été reconnu dans les efforts des autorités de l’Église pour revoir les Lectures on Faith au début des années 1900, ou du moins pour ajouter une note de bas de page, et ensuite la décision prise en 1921 de les exclure plutôt des Doctrine et Alliances [8]. Mais Joseph Smith ne les a jamais rejetés. Il est probable que, s’ils avaient été écrits plus tard, lorsque sa compréhension avait évolué, lui aussi aurait nuancé ou expliqué certains des termes et des notions qui s’y trouvent, mais je pense qu'il ne voyait aucune contradiction inhérente entre eux et la compréhension qu’il a acquise plus tard des rapports de Dieu avec les sphères d'existence supérieures.

Cette vision des choses avait été obtenue et amplifiée pendant un certain nombre d'années avant d’être proclamée très clairement, globalement et publiquement dans le célèbre « discours sur King Follett », prononcé lors de cette même conférence d'avril 1844, au cours duquel Hyrum Smith mit l’accent sur la perfection de Dieu. Le « discours sur King Follett » lui-même est sujet à certaines réserves parce qu'il a été enregistré de la manière assez imprécise qui était possible à l’époque, en toutes lettres, bien que par quatre secrétaires, dont le travail fut plus tard amalgamé. Joseph Smith n’y dit nulle part de manière formelle que Dieu progresse actuellement en connaissance et en puissance, mais aussi bien là que dans les Doctrine et Alliances, il déclare de manière parfaitement claire que Dieu n'est pas suprême partout et n'a pas toute la puissance, en disant qu'il y a des dieux au-dessus de lui et en citant des choses bien précises que même Dieu ne peut pas faire : Dieu ne peut pas créer les éléments ni quoi que ce soit d’autre de rien ; il ne peut pas créer des intelligences ni les sauver de force. En outre, Joseph Smith décrit clairement un processus éternel d’acquisition de connaissance et de progression par lequel l'état divin est atteint, et il sous-entend au moins que le processus continue pour Dieu lui-même :

« Dieu lui-même a jadis été tel que nous sommes maintenant et est un homme exalté et siège sur son trône dans les cieux là-haut! Voilà le grand secret… Le premier principe de l’Évangile est de connaître avec certitude la nature de Dieu et de savoir que nous pouvons converser avec lui… il faut que vous appreniez comment être vous-mêmes des dieux, et être rois et prêtres de Dieu exactement comme tous les dieux l’ont fait avant vous, à savoir en passant d’un petit degré à l’autre et d’une petite capacité à une plus grande; de grâce en grâce, d’exaltation en exaltation. [Jésus a dit :] Mon Père a travaillé avec crainte et tremblement pour obtenir son royaume, et je dois faire de même; et lorsque j’aurai obtenu mon royaume, je le présenterai à mon Père, afin qu’il puisse recevoir royaume sur royaume, et cela l’exaltera en gloire. Il passera alors à une plus haute exaltation et je prendrai sa place, et deviendrai ainsi moi-même exalté afin qu’il puisse recevoir royaume sur royaume…

« Tous les esprits que Dieu a jamais envoyés dans le monde peuvent se développer… Les rapports que nous avons avec Dieu nous mettent en mesure de progresser dans la connaissance… Dieu lui-même, se trouvant au milieu des esprits et de la gloire, vit, parce qu’il était plus intelligent, qu’il était utile d’instituer des lois grâce auxquelles le reste aurait la possibilité d’avancer comme lui. Les rapports que nous avons avec Dieu nous mettent en mesure de progresser dans la connaissance. Il a le pouvoir d’instituer des lois pour instruire les intelligences plus faibles, afin qu’elles soient exaltées avec lui, pour qu’elles aient joie sur joie et toute la connaissance, tout le pouvoir, toute la gloire… » [9].

Notez ici l’absence de l'absolutisme chrétien traditionnel. L'accent semble plutôt être sur la ressemblance de Dieu avec les humains, sur le fait que Dieu est le même genre d'être que nous et met à notre disposition un processus de progression par lequel il est lui-même passé et dans lequel il est apparemment toujours engagé, « grâce [auquel les moins intelligents auraient] la possibilité d’avancer comme lui ». La forme verbale implique qu’il progresse toujours. Dieu est une intelligence « plus grande » mais pas absolue ; il évolue vers des exaltations de plus en plus hautes, pas vers un état absolu de l'exaltation la plus élevée possible ; une gloire s’ajoute à l'autre « dans toute la connaissance, tout le pouvoir, toute la gloire [10]. »

Dans le numéro de l'hiver 1978 de BYU Studies, qui contient un texte nouvellement amalgamé du « discours sur King Follett », Van Hale démontre que Joseph Smith enseignait le concept de la pluralité des dieux depuis 1835 et que ses associés directs, tels que Hyrum Smith et Brigham Young, le comprenaient très bien. George Laub cite dans son journal Hyrum Smith lui-même comme enseignant, le 27 avril 1843, qu'il y a « toute une succession et une lignée entière de dieux [11]. » En fait, dans ce sermon même, Hyrum fournit le texte scripturaire de base pour le changement de perspective qui permet de parler de nombreux dieux, de sphères croissantes de puissance et d'intelligence et puis de changer de ton et de parler d'un seul Dieu, notre Dieu, parfait dans l'intelligence et la puissance et donc capable de sauver ses enfants sur la terre. Il commence son exposé en citant 1 Corinthiens 8:5-6 : « Il existe réellement plusieurs dieux et plusieurs seigneurs, néanmoins pour nous il n'y a qu'un seul Dieu, le Père. » En dépit du contexte de cette Écriture, un commentaire de Paul sur la croyance aux idoles, Brigham Young, B. H. Roberts, Joseph Fielding Smith et beaucoup d'autres l'ont employée comme brève explication de la façon dont il est possible d'être polythéiste chrétien (techniquement parlant, hénothéiste) et monothéiste : comment nous pouvons parfois parler sur un mode aventureux d’ordres multiples de la divinité et comment nous pouvons considérer les sphères avancées qui existent dans les infinis, mais en même temps, sans contradiction, nous pouvons parler dans un esprit d’adoration de notre Dieu unique et de sa connaissance parfaite et de son pouvoir rédempteur suprême dans la sphère de notre monde.

Certains prophètes et théologiens mormons ont considéré que ce passage des Corinthiens sert expressément à décrire la différence entre une manière de parler et de penser qui est centrée sur les sphères multiples de l'existence infinie, où il y a « plusieurs dieux et plusieurs seigneurs », et une manière qui est centrée sur la sphère unique de notre existence immédiate, où il n’y a « qu’un seul Dieu, le Père », celui devant qui nous sommes responsables et qui est parfait et ne progresse donc pas dans notre sphère mortelle. Je pense personnellement que cette utilisation du passage par les prophètes suggère aussi que les deux manières de parler de Dieu sont vraies et orthodoxes – et complémentaires.

Quand nous considérons les choses de cette façon, nous pouvons comprendre que Hyrum Smith, quand il proclame : « Je ne servirais pas un Dieu qui n’aurait pas toute sagesse et tout pouvoir », parle dans l’optique de cette seconde sphère unique dans laquelle « pour nous il n’y a qu’un seul Dieu, le Père ». Ce qui le préoccupe, le contexte le montre clairement, c’est la foi des saints dans le pouvoir du Christ de sauver, qui avait été peut-être sapée par un accent trop exclusif sur le premier niveau, celui des sphères multiples :

« Je veux étouffer toute influence fausse. Si je pensais que je devrais être sauvé et que, dans l'assemblée, il devrait y en avoir qui seraient perdus, je ne serais pas heureux… Notre Sauveur est compétent pour nous sauver tous de la mort et de l'enfer. Je peux le prouver par la révélation. Je ne servirais pas un Dieu qui n'aurait pas toute sagesse et tout pouvoir. »

Brigham Young, comme Hyrum Smith, utilisait les deux manières de parler de Dieu. Parfois, apparemment quand il sentait que son auditoire avait le plus besoin de cette perspective, il parlait au plan de la sphère unique, se concentrant, en termes chrétiens classiques, sur la souveraineté de Dieu dans notre monde. Le président Young mettait souvent l’accent sur les perfections de Dieu, sur sa connaissance et son pouvoir absolument suffisants pour nous sauver. Mais en beaucoup d'autres occasions, particulièrement au cours de ses débats continuels avec Orson Pratt, il se mettait franchement sur le plan des sphères multiples, se réjouissant de la vision grandiose qu'il avait reçue de Joseph Smith concernant « la progression éternelle » (une expression qu’il semble avoir inventée), qui est le cœur de l'activité et de la motivation des dieux et des hommes :

« Le premier grand principe qui doit retenir l'attention de l’humanité, que doivent comprendre l'enfant et l'adulte et qui est le ressort principal de toute action, qu'on le comprenne ou non, c'est le principe de l’amélioration. Le principe de l'accroissement, de l'exaltation, d'ajouter à ce que nous possédons déjà, est le grand principe et la cause motrice suprême des actes des enfants des hommes… le ressort principal des actions de [tous] les hommes. Ceux qui professent être saints des derniers jours, qui ont la bénédiction de recevoir et de comprendre les principes du saint Évangile, sont tenus d’étudier, de découvrir et de mettre en pratique dans leur vie les principes qui sont conçus pour durer et qui tendent vers un accroissement continuel dans ce monde-ci et dans monde à venir.

« Toutes leurs entreprises terrestres devraient être basées sur ce principe. Cela seul peut leur assurer l’exaltation ; c'est le point de départ, dans cette existence, vers une progression sans fin [12]. »

Il ressort clairement d'autres sermons que, quand il parle de « progression », Brigham Young ne pense pas à un simple accroissement quantitatif dans le nombre d'enfants ou de royaumes d'esprit, dans le sens où nous employons parfois le terme « accroissement éternel » actuellement. Il a dit : « Nous ne cesserons jamais d'apprendre, à moins que nous apostasiions… Pouvez-vous comprendre cela ? » [13] Et ce n'était pas là une notion secondaire. Elle était au centre de sa théologie :

« Ne nous replions pas sur nous-mêmes, car le monde, avec toute sa variété d'informations utiles et ses riches amas de trésors cachés, est devant nous ; et l'éternité, avec toute son intelligence pétillante, ses aspirations sublimes et ses gloires indicibles, est devant nous [14]. »

« Quand nous serons passés dans la sphère où Joseph se trouve, il y aura encore un autre département et puis un autre et un autre et ainsi de suite vers une progression éternelle dans l'exaltation et les vies éternelles. C'est l'exaltation que je recherche [15]. »

« Quand nous aurons vécu des millions d'années en la présence de Dieu et des anges… cesserons-nous alors d'apprendre ? Non, sinon l'éternité cessera [16]. »

Brigham Young se délectait de sa vision illimitée d’acquisition de connaissance et d’expérience continue et sans fin. C'était, pour lui, aussi bien la raison que le moyen de la poursuite de l'existence, de la vie éternelle. Elle l’amenait à se réjouir de l’universalité de l'Évangile :

« Toute réalisation, toute grâce, tout accomplissement utile dans les mathématiques… dans tout ce qui est science et art appartient aux saints et ils doivent profiter aussi rapidement que possible de l’abondance de connaissances que les sciences offrent au savant diligent et persévérant [17]. »

« Nous, les saints dans les derniers jours, nous avons beaucoup à apprendre ; il y a une éternité de connaissance devant nous ; nous ne recevons tout au plus que très peu dans cette étape de notre progression [18]. »

Cet enthousiasme a amené Brigham Young à inverser complètement la légende médiévale de Faust, qui implique que trop de science mène le chrétien au blasphème ; il affirme que ce n’est que quand nous blasphémons, quand nous péchons contre le Saint-Esprit, que nous cessons finalement d’apprendre :

« Si nous continuons à apprendre tout ce que nous pouvons au sujet du salut qui nous est acheté et présenté par l'intermédiaire du Fils de Dieu, y a-t-il un moment où une personne cessera d'apprendre? Oui, quand elle aura péché contre Dieu le Père, Jésus-Christ, le Fils, et le Saint-Esprit - le ministre de Dieu; lorsqu'elle aura renié le Seigneur, l'aura défié et commis le péché que la Bible dit être le péché impardonnable - le péché contre le Saint-Esprit. C'est alors qu'elle cessera d'apprendre et dorénavant sombrera dans l'ignorance, oubliant ce qu'elle connaissait déjà… Elle cessera de s'accroître, mais doit diminuer…. Ce sont là les seules personnes qui cesseront jamais d'apprendre, tant dans le temps que dans l'éternité [19]. »

Sa croyance en la progression sans fin dans la connaissance n'était pas de la théorie, contrairement, de toute évidence, à d’autres sujets. Pour certaines choses, telles que la situation exacte d'Adam, il disait franchement : « Je suppose » telle et telle chose ou : ce sujet « ne concerne pas immédiatement votre bien-être ou le mien. » Mais il est clair qu’il estimait que l'idée de la progression éternelle était véritablement l'élément fondamental de toute action, y compris l'action divine et que les concepts centraux qu'il avait appris de Joseph concernant la progression, aussi bien chez Dieu que chez les humains, devaient être maintenus vivaces dans l'héritage mormon. Il réimprima le « discours sur King Follett » un certain nombre de fois et il répétait souvent qu’il ne faisait et n’enseignait que ce qu'il avait appris de Joseph. Quelques mois seulement avant sa mort, il témoigna :

« Depuis la première fois que j'ai vu le prophète Joseph, je n'ai jamais perdu le moindre mot dit par lui au sujet du royaume. Et cela, c'est la clef de la connaissance que j'ai aujourd'hui, que j'ai écouté les paroles de Joseph et les ai gardées dans mon cœur, les ai mises en réserve, demandant à mon Père au nom de son Fils Jésus de me les ramener à l'esprit lorsque j’en aurais besoin [20] ».

Plusieurs des apôtres qui les ont bien connus tous les deux et qui, comme Brigham, ont été instruits et formés par Joseph d'une manière concentrée au cours des deux dernières années de sa vie, ont témoigné que Brigham Young a effectivement réussi à se rappeler et à enseigner ce que Joseph enseignait.

Un des grands motifs des désaccords doctrinaux constants et remarquablement publics de Brigham Young avec Orson Pratt était son souci non seulement que frère Pratt était dans l’erreur en insistant sans nuances sur la perfection absolue de Dieu et l'impossibilité pour lui de continuer à progresser, mais aussi qu'un orateur et auteur aussi influent en convainque beaucoup de le suivre et laisse à la postérité l'impression que seul son point de vue avait sa place dans la pensée mormone. Le président Young estimait qu’il était à ce point crucial de garder devant les saints son propre point de vue aussi bien que celui de Joseph Smith, qu'il poussa frère Pratt à faire une rétractation publique en 1865 [21]. Il publia ensuite celle-ci dans le Deseret News en même temps qu’une dénonciation de points de doctrine spécifiques à frère Pratt, signée par la Première Présidence. Quand ces documents furent réimprimés, signés par les autres apôtres, Brigham Young condamna spécifiquement un certain nombre d'affirmations que frère Pratt avait enseignées dans son livre The Seer. Les croyances suivantes de frère Pratt furent déclarées fausses :

« Il n'y aura aucun être ou êtres qui existent qui connaîtra une particule de plus que nous ; alors notre connaissance, notre sagesse et notre pouvoir seront infinis et ne pourront dorénavant pas être augmentés ou étendus si peu que ce soit. »
 

« Il n'y aura plus rien à apprendre. »

« Le Père et le Fils ne progressent pas en connaissance et en sagesse parce qu'ils connaissent déjà toutes les choses passées, présentes et à venir. »

« Aucun des Dieux n’en sait plus que les autres et aucun ne progresse en connaissance ni dans l'acquisition d’une vérité quelconque [22]. »

Une des choses qui préoccupaient Brigham Young, c’était la présomption de limiter en fait Dieu tout en semblant le décrire comme ayant une puissance et une connaissance sans limites. En octobre 1856, il commanda aux saints : « Maintenant, ne ligotez pas le Dieu que je sers et ne dites pas qu'il ne peut plus rien apprendre ; je ne crois pas en un tel personnage [23]. » Le conseiller du président Young, Jedediah M. Grant, développa la même image plus tard au cours de ce mois-là : « [si Dieu] est ligoté, comme Orson Pratt a ligoté les Dieux dans sa théorie, son cercle ne va pas plus loin que la longueur de la corde. Mon Dieu n'est pas ligoté [24]. » C’est ce souci qui motivait la déclaration de Brigham Young par laquelle j'ai commencé, celle qui semble contredire Hyrum Smith :

« Certains donnent l’impression qu’ils peuvent apprendre une quantité donnée de choses et pas plus. On dirait qu’ils sont limités dans leur capacité d’acquérir la connaissance, tout comme frère Orson, en théorie, a limité la capacité de Dieu. Selon sa théorie, Dieu ne peut plus progresser en connaissance ni en puissance, mais le Dieu que je sers progresse éternellement et ses enfants aussi ; ils progresseront à toute éternité, s'ils sont fidèles [25].

Brigham Young se faisait également du souci pour la psychologie spirituelle, l'importance, pour motiver l'humanité vers le salut, de conserver une certaine vision : ce qui était le plus fécond dans la progression terrestre continuerait pour toujours et rendrait la vie céleste, ou l'état divin, véritablement attrayant. L'état divin ne doit pas être une immobilité mystérieuse ou une simple répétition à l’infini du même processus de création d'esprits que l’on va sauver. Wilford Woodruff, en 1857, a exprimé cette préoccupation d’une manière percutante :

« S'il y avait un stade où l'homme, dans sa progression, ne pourrait plus aller de l’avant, l'idée même jetterait une ombre sur tout esprit intelligent et réfléchi. Dieu lui-même continue à croître et à progresser dans la connaissance, la puissance et la domination et continuera ainsi à tout jamais. Il en va de même pour nous [26]. »

Lorenzo Snow, qui, comme Brigham Young et Wilford Woodruff, avait été témoin direct des enseignements de Joseph Smith, est celui qui a créé le couplet mormon célèbre qui résume de manière mémorable le concept d’un Dieu qui a une relation véritable avec nous, les humains, et notre processus de progression : « Ce que l'homme est maintenant, Dieu le fut autrefois ; ce que Dieu est maintenant, l'homme peut le devenir [27]. » Devenu président de l’Église, le président Snow, en 1901, a également parlé clairement, en se mettant sur le plan des sphères multiples, de la progression éternelle qui suit l’accession à l'état divin :

« Nous sommes des êtres immortels… Notre individualité existera toujours… notre identité est assurée. Nous serons nous-mêmes et personne d’autre. Quels que soient les changements qui se produisent, quels que soient les mondes qui se créent ou qui passent, notre identité restera toujours la même et nous continuerons à nous améliorer, à avancer et à progresser en sagesse, en intelligence, en puissance et en domination à tout jamais [28]. »

Au vingtième siècle, certains dirigeants de l’Église ont commencé à utiliser principalement le plan de la sphère mortelle pour parler de Dieu, qui met l’accent sur sa perfection et sur sa capacité de nous sauver. L'absolutisme d'Orson Pratt au sujet de Dieu, qui remontait aux Lectures on Faith, avait été rejeté et les « Lectures » eux-mêmes avaient perdu de leur importance, mais le président Joseph F. Smith, comme son père, Hyrum Smith, craignait que certains dans l’Église ne soient enclins à diminuer Dieu, à réduire trop la distance entre Dieu et l'homme et à saper ainsi la confiance en la puissance salvatrice de Dieu. (Je me rappelle des mormons dans ma propre jeunesse qui étaient tellement absorbés par la vision de la progression éternelle qu'ils étaient impatients de mourir pour être comme Dieu !) Parlant en 1914 de ceux qui voulaient ainsi réduire la puissance et la majesté de Dieu, le président Smith dit :

« Prenez garde aux hommes qui viennent à vous avec des hérésies de cette sorte, qui voudraient vous faire penser ou croire que le Seigneur Tout-Puissant, qui a fait le ciel et la terre et a tout créé, est limité dans sa domination des choses terrestres aux capacités des hommes…. s'ils le pouvaient, ils vous feraient croire que le Fils de Dieu, qui possédait tout pouvoir… le pouvoir de ressusciter les morts, le pouvoir d’ouvrir les oreilles aux sourds… n'a pas fait de telles choses…. Il y a quelques ignares, des ‘insensés savants’, si vous voulez, qui voudraient vous faire croire, s'ils le pouvaient, que le Dieu Tout-Puissant est limité dans son pouvoir aux capacités de l'homme… N’en croyez rien, absolument rien [29].

Le fils de Joseph F. Smith, Joseph Fielding Smith, Jr., a pris la même position. Dans son livre extrêmement influent, Doctrines du salut, il cite le passage où son grand-père Hyrum se refuse à servir un Dieu qui ne serait pas absolu, ainsi que les passages des Lectures on Faith sur les perfections de Dieu. Il est clair que son souci, comme celui de son père et de son grand-père, était de préciser la puissance de Dieu par rapport aux humains. Après avoir cité Hyrum, il demande : « Croyons-nous que Dieu a toute la sagesse ? … Qu’il a tout le pouvoir ? Si oui, il n'est déficient en rien. S'il lui manque quelque chose en ‘sagesse’ et en ‘pouvoir’, il n'est pas suprême et il doit y avoir quelque chose de plus grand que lui, ce qui est absurde [30]. »

Il est clair que frère Smith parle ici sur le plan de la sphère mortelle unique, celle qui est limitée par l'idée que pour nous il n’y a qu’un seul Dieu, le Père. Il savait naturellement que son grand-père et Joseph Smith avaient enseigné que dans un sens particulier il y a « quelque chose de plus grand » que Dieu, que Dieu n’est en fait (si nous parlons sur le plan des sphères multiples et éternelles) pas suprême, qu'il y a les Dieux au-dessus de Dieu, un Père de Dieu qui lui a donné le salut et un Père de ce Dieu et ainsi de suite, apparemment à l'infini. En réponse à une question au sujet de la « pluralité des dieux », dans le deuxième tome de Answers to Gospel Questions, il cite un long passage du discours de Joseph Smith du 16 juin 1844, le plus complet et le plus explicite au sujet de la doctrine provocatrice que Joseph appelait « la pluralité des Dieux ». On y voit le prophète Joseph à l'aise dans les deux modes de pensée, les sphères multiples et la sphère unique, parce qu'il utilise à l’appui et comme explication ce même passage des Corinthiens que son frère Hyrum avait employé l'année précédente. Dans le passage cité par Joseph Fielding Smith, il dit :

« Paul dit qu’il y a plusieurs Dieux et plusieurs Seigneurs. Je veux l’exposer d’une manière claire et simple; mais pour nous il n’y a qu’un seul Dieu, c’est-à-dire en ce qui nous concerne; et il est en tout et à travers tout. Mais si Joseph Smith dit qu’il y a plusieurs Dieux et plusieurs Seigneurs, ils s’écrient: ‘À mort! Crucifiez-le! Crucifiez-le!’ »

Joseph Smith se met ensuite à analyser l'original hébreu de Genèse 1:1, après quoi il continue :

« Tout au commencement la Bible montre, au-delà de toute possibilité de réfutation, qu’il y a une pluralité de Dieux. C’est un grand sujet sur lequel je m’étends là. Le mot Élohim devrait être au pluriel d’un bout à l’autre: Dieux. Les chefs des Dieux désignèrent un Dieu pour nous; et quand vous voyez le sujet sous cet angle, cela vous donne la liberté de voir toute la beauté, toute la sainteté et toute la perfection des Dieux [31]. »

Après avoir repris cette longue citation de Joseph Smith, Joseph Fielding Smith montre sa propre compréhension des deux différents plans :

« Il est parfaitement vrai, comme on le trouve dans la Perle de Grand Prix et dans la Bible, que pour nous il n’y a qu’un seul Dieu…. Cette Divinité préside sur nous, et pour nous, habitants de ce monde, elle constitue le seul Dieu, la seule Divinité. Il n'y en a aucun autre. [Ici il cite le même passage des Corinthiens au sujet de plusieurs dieux et plusieurs seigneurs, mais pour nous un seul Dieu, le Père.] C’est devant lui que nous sommes responsables et nous sommes soumis à son autorité et il n'y a aucune autre Divinité à qui nous soyons soumis. Cependant, comme le prophète l’a montré, il peut y avoir, et il y a, d'autres Dieux [32]. »

Joseph Fielding Smith reconnaissait clairement les deux plans, celui des sphères multiples et celui de la sphère unique et l’enracinement des deux dans les enseignements du prophète Joseph Smith, mais il partageait aussi les craintes de son père de voir déprécier Dieu et celles de son grand-père que les saints ne perdent la foi dans la puissance salvatrice absolue de Dieu. Il semble avoir décidé de focaliser ses écrits et ses discours personnels sur Dieu sur le plan de la sphère unique.

Cependant, pendant la même période où Joseph Fielding Smith publiait ses premiers écrits, d'autres choisissaient de mettre l’accent sur le plan des sphères multiples en parlant de Dieu, en particulier B. H. Roberts et John A. Widtsoe, les deux Autorités générales du vingtième siècle probablement les plus influencées par Brigham Young et à leur tour les plus influentes pour conserver et développer la pensée philosophique de base, l’ « éternalisme » de Joseph Smith.

Dans son discours le plus long sur la nature de Dieu, frère Roberts, après avoir cité abondamment Joseph Smith, dit :

« Naturellement, des idées telles que celles exprimées ci-dessus conduisent à la réalité d'un univers pluraliste et d’une pluralité de Dieux… il y a des intelligences exaltées, glorifiées et rendues parfaites, qui sont parvenues à la participation à « la nature divine » (2 Pierre 1:4), qui ont été désignées comme présidences de mondes et de systèmes de mondes, qui fonctionnent dans la dignité d’intelligences divines, ou Divinités, tout comme une Divinité a été désignée pour notre monde et ses cieux, comme l’enseigne saint Paul [33]. »

Puis il cite le même passage des Corinthiens employé par Joseph et Hyrum Smith pour démontrer les deux perspectives, les deux plans sur lesquels on se base : « Comme il existe réellement plusieurs dieux et plusieurs seigneurs, néanmoins pour nous (c’est-à-dire pour ce qui a trait à nous) il n'y a qu'un seul Dieu. »

Dans l'esprit de frère Roberts, le passage des Corinthiens soutient fermement sa croyance en un royaume où il y a beaucoup de dieux, progressant tous éternellement ; c'est un complément plutôt qu'une contradiction par rapport à sa croyance en un royaume où, pour nous, mortels, il n’y a qu’un seul Dieu parfait à tous égards. Précédemment, frère Roberts avait enseigné :

« Même avec la possession [du Saint-Esprit] pour nous guider dans toute la vérité, je vous prie, néanmoins, de ne pas rechercher la finalité dans les choses, parce que c’est en vain que vous chercheriez. L'intelligence, la pureté, la vérité, demeureront toujours pour nous des termes relatifs et également des qualités relatives. Élevez-vous à toutes les hauteurs que vous voulez, vous verrez toujours au-delà d'autres hauteurs en ce qui concerne ces choses et plus vous monterez, plus de hauteurs apparaîtront et il est improbable que nous atteindrons jamais l'absolu en ce qui concerne ces qualités. Notre joie sera la joie de nous en approcher, de parvenir à une excellence sans cesse croissante sans atteindre l'absolu. Ce sera la joie de la progression éternelle [34]. »

Et dans son célèbre et influent Seventy’s Course in Theology, publié par l’Église et utilisé comme manuel officiel de la prêtrise, Roberts affirme, et cela rappelle le souci de Brigham Young que l’on pourrait limiter Dieu :

« Il ne faut pas voir dans l'immuabilité de Dieu quelque chose qui exclut l'idée de l'avancement ou de la progression de Dieu… une immuabilité absolue exigerait une immobilité éternelle, ce qui ramènerait Dieu à une condition éternellement statique… ce qui, de par la nature des choses, lui interdirait toute participation à cet accroissement de royaume et à cette gloire croissante qui vient de la rédemption et de la progression des hommes. Et est-il trop hardi de penser, qu’avec cette progression, même pour le Plus Puissant, de nouvelles pensées et de nouvelles perspectives peuvent apparaître, invitant à de nouvelles aventures et à de nouvelles entreprises qui produiront de nouvelles expériences, un nouvel avancement et un nouvel épanouissement, même pour le Très-Haut [35] ? »

John A. Widtsoe, le brillant converti immigré, qui avait étudié la pensée de Joseph Smith en détail pour son ouvrage publié en 1903, Joseph Smith as Scientist, y souligne le naturalisme du prophète, son insistance sur un Dieu qui organise en fonction de la loi naturelle et qui n’est donc pas vraiment omnipotent dans le sens chrétien absolutiste traditionnel. Dans A Rational Theology, frère Widtsoe est encore plus explicite sur l’aptitude semblable qu’ont les humains aussi bien que Dieu de progresser éternellement :

« La chose essentielle est que l'homme doit subir expérience sur expérience pour atteindre la maîtrise désirée de l'univers extérieur ; et que nous, qui sommes de cette terre, nous passons par un état entièrement conçu en vue de la poursuite de notre éducation. Pendant toute la vie éternelle, on parvient à une connaissance croissante et l'augmentation de la connaissance s’accompagne d’une adaptation plus grande à la loi et, en fin de compte, d’une joie de plus en plus grande. C’est pour cela que la vie éternelle est le plus grand don de Dieu si l’on accepte la grande loi de la progression. Dieu doit être occupé depuis le commencement et doit maintenant être occupé à un développement progressif. À mesure que la connaissance devenait une connaissance plus grande, par les efforts persistants de la volonté, sa prise de conscience des lois universelles devenait plus grande jusqu'à ce qu'il soit enfin parvenu à la maîtrise de l'univers qui, pour notre compréhension limitée, semble absolument complète [36]. »

Cette dernière phrase prouve que frère Widtsoe tenait aussi à donner son dû au plan de pensée de la sphère unique. Il continue à mettre l’accent sur cette sphère unique même quand il parle des sphères multiples :

« À mesure que l’on obtient plus de connaissance et de puissance, la croissance devient de plus en plus rapide. Dieu, exalté par son intelligence glorieuse, continue à avancer dans de nouveaux champs de pouvoir avec une rapidité dont nous ne pouvons avoir aucune conception, tandis que l'homme, à une étape inférieure du développement, se déplace plus ou moins à une allure d’escargot mais qui s’accélère. L'homme va néanmoins de l’avant, en une progression éternelle. En bref, l'homme est un dieu en embryon. Il est issu d’une race de dieux et au cours de cette progression éternelle, nous approcherons de plus en plus du stade qui est, pour nous, l’état divin, et qui est éternel dans son pouvoir sur les éléments de l'univers [37].

La focalisation sur le plan des sphères multiples, se concentrant directement sur notre aventure dans la progression éternelle vers des niveaux plus élevés, se retrouve encore dans les écrits du président David O. McKay : « L'idée que l’homme se fait de l'importance des mots ‘progression éternelle’ détermine en grande partie sa philosophie de la vie…. Le grand secret du bonheur humain se situe dans la progression. La stagnation signifie la mort… La doctrine de la progression éternelle est fondamentale dans l’Église du Christ [38]. » Le président McKay cite le passage de Brigham Young que j'ai donné plus haut sur le fait que l'amélioration est l’élément fondamental de toute action, puis fait ce commentaire :

« Quelqu'un a dit : ‘Montrez-moi un homme parfaitement satisfait et je vous montrerai un homme inutile.’ Un autre élément, une autre vertu, doit donc accompagner le contentement. Qu'est-ce que c'est ? La progression. Le contentement et la progression contribuent à la paix. Si nous ne sommes pas meilleurs demain que nous le sommes aujourd'hui, nous ne sommes pas très utiles… nous voulons donc connaître deux choses : le contentement et la progression – la progression intellectuelle, la progression physique, mais, surtout, la progression spirituelle ; et le fait de savoir que nous progressons contribue à la paix. Vous ne pouvez pas rester stationnaire [39]. »

Hugh B. Brown, conseiller du Président McKay dans la Première Présidence (1962-1969), a également souligné ce plan des sphères multiples :

« Le moment viendra où tous les hommes connaîtront quelque chose de la gloire de Dieu. Mais il n’y aura pas de moment où un homme, quel qu’il soit, arrivera à un stade de connaissance, d'expérience ou de compréhension au-delà duquel il ne pourra aller. En d'autres termes, nous croyons en la progression éternelle [40]. »

« Quand nous parlons d’accroissement éternel, nous parlons non seulement de l'accroissement de la postérité, mais aussi de l'accroissement de la connaissance et du pouvoir qui accompagne la connaissance, de l’accroissement de la sagesse dans l’utilisation sage de la connaissance et du pouvoir, de l’accroissement de conscience et de la joie qui accompagne la compréhension, de l’accroissement de l'intelligence, qui est la gloire de Dieu, de l’accroissement de tout ce qu’il faut pour constituer l'état divin [41]. »

Le président Brown a continué jusqu'à sa mort en 1975 à parler de Dieu sur le plan aventureux des sphères multiples. Et certains penseurs mormons plus jeunes ont continué à explorer les implications, pour nos notions du mal, du temps, de la prophétie, etc., de la croyance singulière mormone en un Dieu qui a des limites et qui apprend [42]. D’autre part, d’autres voix influentes, dans les écrits doctrinaux mormons récents, ont mis l’accent sur le plan de la sphère unique, particulièrement Bruce R. McConkie et son fils Joseph F. McConkie, professeur de religion à l'université Brigham Young [43]. Ces deux-là, et certains autres, considèrent les deux plans comme opposés, comme s’excluant mutuellement ; mais il nous semble plus utile de reconnaître le bien-fondé des deux plans dans la pensée mormone et l'évidence que les prophètes ont prêché les deux plans montre que l’on ne doit pas limiter Dieu à des catégories humaines qui s’excluent mutuellement.

Quelques penseurs mormons faisant autorité se sont donné beaucoup de peine pour expliquer en quoi ces deux manières de parler de Dieu sont complémentaires, comment chaque plan peut être utile et vrai, selon la sphère de l'existence et de l'activité de Dieu que l’on considère. Les Doctrine et Alliances contiennent l'idée clef (y compris le mot « sphère » lui-même) que Brigham Young a utilisée pour décrire cette harmonie. D&A 93, reçue par le prophète Joseph en 1833, nous dit que « toute vérité est indépendante dans la sphère dans laquelle Dieu l'a placée, libre d’agir par elle-même ; et il en va de même pour toute intelligence ; sinon il n'y a pas d’existence » (v. 30). Ce passage semble évoquer un univers de sphères coexistantes (peut-être concentriques ou plus vraisemblablement hyperspatiales, multidimensionnelles) de vérité et d'activité intelligente. Dans un tel univers, la déclaration que Dieu a toute connaissance et tout pouvoir peut être considérée comme vraie quand elle est appliquée à notre sphère, dans laquelle Dieu ne progresse pas, mais n'est pas tout à fait vraie quand elle est appliquée à des sphères plus vastes ou plus avancées, où Dieu progresse. C’est exactement cette perception que Brigham Young a exprimée :

« Nous pouvons encore nous améliorer, nous sommes faits pour cela, nos aptitudes sont prévues pour s’accroître jusqu'à ce que notre intelligence puisse assimiler la connaissance et la sagesse célestes et continuer à l'infini…. les hommes peuvent le comprendre et le recevoir, l'humanité est organisée pour recevoir l'intelligence jusqu'à ce qu'elle devienne parfaite dans la sphère qu'elle est chargée de remplir, ce qui est actuellement loin devant nous. Quand nous utilisons le terme perfection, il s'applique à l'homme dans son état actuel aussi bien qu'aux êtres célestes. Nous sommes ou pouvons être dès maintenant aussi parfaits dans notre sphère que Dieu et les anges le sont dans la leur, mais la plus grande intelligence qui existe peut continuellement s'élever à davantage en perfection.

« Nous sommes créés dans le but exprès de nous accroître. Il n'est personne, correctement organisé, qui ne puisse s’accroître de la naissance à la vieillesse. Qu'y a-t-il qui ne soit pas ordonné selon cette Loi éternelle de l'existence ? C'est le Divin en nous qui cause l’accroissement [44]. »

B.H. Roberts, pleinement conscient de l’accent mis partout dans les Écritures sur le discours d’adoration, la focalisation presque exclusive sur la perfection de Dieu dans notre sphère unique, a élaboré une explication, que je trouve convaincante, de la raison pour laquelle l'autre plan, la vision étendue de la progression au-delà de cette sphère, est si rarement utilisé, même dans l'Écriture moderne. Il cite la mention, dans les Doctrine et Alliances, de nombreux royaumes, plus grands et plus petits, remplissant tout l'espace (88:37), puis il fait observer que quand Dieu parle à Moïse, bien qu'il fasse également allusion à ces autres royaumes, aux nombreux cieux que « l’homme ne peut… compter », il informe Moïse qu'il ne lui révélera que « ce qui concerne ce ciel et cette terre » (Moïse 1:37, 2:1). Roberts en conclut que pratiquement toutes les révélations dans les Écritures ont trait seulement à notre terre et à ses cieux :

« En d'autres termes, nos révélations sont locales ; elles ont trait à nous et à notre ordre limité des mondes. Ce n’est que çà et là que nous obtenons un aperçu des choses en dehors de notre terre et de ses cieux… Cette connaissance limitée, ces aperçus de l'univers, ont sans aucun doute été donnés par le Seigneur à ces prophètes qui étaient à la tête de dispensations de la vérité, à cause du pouvoir d’influence que cette connaissance de la nature de l'univers aurait sur la conception que l'homme a de Dieu ; car il est certain que pareille connaissance influence clairement les conceptions de Dieu [45]. »

Roberts cite aussi la prise de conscience croissante, par la science moderne, d'un univers sans limites et conclut :

« Cet univers doit être plus qu'une simple création pour des rapports déterminés avec notre terre… et Dieu doit être conçu comme quelqu’un ayant des intérêts plus vastes et des objectifs immensément plus grands que les affaires de l’espèce qui habite notre monde… Les révélations très limitées données au sujet de notre terre et de ses cieux ne suffisent pas à expliquer l'univers dans son ensemble [46]. »

Une vision aussi étendue du cosmos, une vision qui est également empreinte d’adoration et profondément ennoblissante dans son humilité suprême, me semble essentielle à l'esprit mormon et à la pensée mormone. Il ne faut pas la perdre de vue dans notre insistance tout à fait appropriée sur la vision également vraie et importante des perfections de Dieu et la dépendance humaine vis-à-vis de lui pour parvenir au salut. J'apprécie l'influence des théologiens mormons qui, parlant au niveau de la sphère unique, pourraient contribuer à corriger, comme l’ont fait Joseph F. Smith et Joseph Fielding Smith, toute tendance à déprécier Dieu ou à diminuer la foi en sa puissance salvatrice. Mais il est également important de ne pas polariser la doctrine mormone de Dieu et de ne pas obscurcir la vision grandiose de la progression éternelle qui l'a traditionnellement animée.

Je ne pense pas que cela arrivera. Des auteurs modernes ayant une vision et une orientation aussi diverses que Gerrit de Jong, Jr., et Hyrum Andrus acceptent la réconciliation entre les deux niveaux de discours proposés par Brigham Young, c'est-à-dire que la perfection dans une sphère est possible, mais que la progression l’est aussi dans une sphère ou un royaume plus élevé [47]. Avec quelques commentaires, on peut aider, à l’aide d’analogies, les étudiants perplexes, qui rencontrent ce qui leur semble être des déclarations contradictoires par les dirigeants de l’Église et d'autres autorités. Par exemple, un être qui apprend et progresse dans un royaume quadridimensionnel, ou hyperespace, peut en même temps avoir toute la connaissance et tout le pouvoir accessibles aux êtres qui sont dans trois dimensions seulement – et tout ce qui est nécessaire à leur salut [48]. L'inquiétude souvent exprimée à l’égard de l'idée que Dieu est toujours en train d’apprendre –-qu’il pourrait donc commettre des erreurs désastreuses ou ne pas être capable de nous sauver – peut être apaisée par l'analogie qu'une personne peut connaître parfaitement l'algèbre et ne commettre absolument aucune erreur en l'utilisant, mais peut encore apprendre de nouvelles choses en calcul sans mettre en danger le domaine de l'algèbre. De même, Dieu peut avoir toute la connaissance et toute la puissance dans notre domaine ou sphère et encore apprendre dans de plus hautes sphères, sans mettre en danger, de quelque façon que ce soit, sa capacité absolue de nous sauver dans cette sphère. Ou pour reformuler la lettre de Paul aux Corinthiens : « Dans le cosmos, il y a une multitude de Dieux qui progressent, mais, pour ce qui se rapporte à nous, il y a un seul Dieu qui a toute la connaissance et toute la puissance. » Nous devons pouvoir entendre et apprécier la focalisation et le témoignage apostolique de Hyrum Smith et de Brigham Young, de Hugh B. Brown et de Joseph Fielding Smith. Les penseurs mormons de diverses orientations peuvent s’unir dans cette tâche, tout en continuant à utiliser la manière de parler de Dieu qui convient le mieux à ce sur quoi ils veulent mettre l’accent dans leurs efforts constants pour connaître Dieu : aventure ou adoration, potentiel ou dépendance, progression ou perfection, les sphères multiples de notre vision suprême ou la sphère unique de ce qui nous concerne de manière immédiate.

Je me rends compte que le fait de penser que Dieu continue véritablement à progresser et qu’il est donc, dans un certain sens, moins qu'absolument parfait fait peur. Je ressens moi-même cette crainte – cette insécurité ultime – quand je pense qu’il n’y a pas de source à toutes les réponses, pas de rempart final contre tout danger, frustration, changement et perte, rien qui empêche même Dieu de pleurer. Mais Hénoc nous dit que Dieu, effectivement, pleure (Moïse 7:28), et l'alternative à ces larmes et à ma peur – le Dieu absolu, immuable, impassible et donc nécessairement impersonnel du christianisme traditionnel et des philosophes – est bien plus un sujet de crainte. Je dois accepter le témoignage du prophète Joseph que l'univers est en fin de compte ouvert, invitation à l’aventure et au changement, que la divinité même de Dieu exige, comme Brigham Young l’a enseigné, non seulement la dépendance mais la création et un « accroissement » qualitatif et que ma propre divinité, qui s’y rattache, exige la même chose.

NOTES

[1] Eugene England est professeur d'anglais à l'université Brigham Young.
[2] History of the Church 6:300.
[3] Journal of Discourses 11:286.
[4] James R. Harris essaye également de réconcilier des déclarations apparemment contradictoires des dirigeants de l’Église au sujet de la progression et de la perfection telles qu’elles s'appliquent à Dieu. Il présente les déclarations contradictoires dans des colonnes parallèles et essaye d'expliquer comment il se peut que Dieu soit en mesure de « ‘connaître toutes choses’ et en même temps progresser éternellement dans ‘la lumière et la vérité’. » Mais il le fait dans une direction qui semble trahir le sens clair des déclarations de divers dirigeants au sujet de la nature de la progression de Dieu en connaissance et en pouvoir (voir James R. Harris, "Eternal Progression and the Foreknowledge of God," Brigham Young University Studies 8, automne 1967, pp. 37-46).
[5] Voir 2 Né 9:20 ; Alma 26:35 ; D&A 38:1-2 ; 88:7, 93:1 21, 26.
[6] Lectures on Faith, 44, dans toutes les éditions des Doctrine et Alliances avant 1921.
[7] Sur l’auteur du texte et la décanonisation, voir Leland H. Gentry, "What of the Lectures on Faith?" BYU Studies 19, automne 1978, pp. 5-19, et Richard S. Van Wagoner, Steven C. Walker et Allen D. Roberts, "The 'Lectures on Faith': A Case Study in Decanonization," Dialogue: A Journal of Mormon Thought 20, automne 1987, pp. 71-77. Pour un examen des changements apparents de doctrine qui ont pu causer la décanonisation, voir Thomas G. Alexander, "The Reconstruction of Mormon Doctrine", dans Line Upon Line: Essays on Mormon Doctrine, dir. de publ. Gary James Bergera, Salt Lake City, Signature Books, 1989, pp. 53-66, et pour une critique d’Alexander, voir Robert L. Millett, "Joseph Smith and Modern Mormonism: Orthodoxy, Neorthodoxy, Tension and Tradition", BYU Studies, vol. 29, 1989, N° 3 - Été 1989, pp. 49-68.
[8] En préparant la History of the Church, B.H. Roberts note que les Lectures on Faith n’avaient « pas une autorité égale en matière de doctrine » par rapport aux sections officielles des Doctrine et Alliances parce que quand elles furent présentées à l’origine à l’Église pour être acceptées, elles avaient été désignées séparément comme révélation non inspirée, bien que « écrites de manière judicieuse et profitables pour la doctrine » (History of the Church 2:176).
[9] Stan Larson, "The King Follett Discourse: A Newly Amalgated Text", BYU Studies 18, hiver 1978, pp. 200, 203, 204.
[10] Harris cite un de ces passages du discours sur King Follett qui implique la progression, mais continue en définissant « la progression éternelle » comme signifiant la progression de Dieu, par laquelle Harris veut dire simplement l'union parfaite de Dieu avec « l'ordre patriarcal des pères exaltés » et donc son accès parfait à leur pouvoir et à leur connaissance absolus.
[11] "George Laub's Nauvoo Journal", dir. de publ. Eugene England, BYU Studies 18, hiver 1978, p. 176.
[12] Journal of Discourses 2:90, 6 février 1853.
[13] Id., 3:203
[14] Id., 8:9
[15] Id., 3:375
[16] Id. 6:344. Ces citations ont été compilées par Hugh Nibley, "Educating the Saints", dans Nibley on the Timely and Timeless, dir. de publ. Truman Madsen, Salt Lake City, Bookcraft, 1979, p. 235.
[17] Journal of Discourses 10:224
[18] Id. 3:354.
[19] Id. 3:302
[20] Deseret News, 6 juin 1877.
[21] Cet événement est étudié en profondeur dans Gary J. Bergera, "The Orson Pratt-Brigham Young Controversies", Dialogue 13, été 1980, 7-49; et dans Breck England, The Life and Thought of Orson Pratt, Salt Lake City, University of Utah Press, 1985, pp. 209-217.
[22] Deseret News, 25 juillet 1865, pp. 162-163. Cette déclaration, avec des commentaires supplémentaires et également signée par les apôtres, a été réimprimée dans le Deseret News du 23 août 1865, 372-73.
[23] Deseret News Weekly 22:309
[24] Journal of Discourses 4:126-27
[25] Id. 11:286, 13 janvier 1867.
[26] Id. 6:20, 6 décembre 1857.
[27] L'origine de ce couplet est expliquée dans Eliza R. Snow Smith, Biography and Family Record of Lorenzo Snow, Salt Lake City, Deseret News, 1884, pp. 46, 47.
[28] Conference Report, avril 1901, p. 2.
[29] Conference Report, april 1914, p. 5.
[30] Smith, Doctrines du salut, 1:5.
[31] Joseph Fielding Smith, Answers To Gospel Questions, 5 vols., Salt Lake City, Bookcraft, 1958, 2:140.
[32] Id., p. 142.
[33] Discourses of B. H. Roberts, Salt Lake City, Deseret Press, 1948, pp. 93-94
[34] B. H. Roberts, "Relation of Inspiration and Revelation to Church Government”, Improvement Era 8, mars 1905, p. 369.
[35] B. H. Roberts, The Seventy's Course in Theology, Salt Lake City, Deseret Press, 1911, pp. 69-70.
[36] John A. Widstoe, A Rational Theology, Salt Lake City, General Priesthood Committee of the LDS Church, 1915, pp. 30-31, italiques ajoutés.
[37] Id., pp. 23-25.
[38] David O. McKay, Pathways to Happiness, Salt Lake City, Bookcraft, 1957, p. 260.
[39] Id., p. 292.
[40] Hugh B. Brown, The Abundant Life, Salt Lake City, Bookcraft, 1956, p. 116.
[41] Hugh B. Brown, Continuing the Quest, Salt Lake City, Deseret Press, 1961, p. 4.
[42] Voir, par exemple, Gary James Bergera, "Does God Progress In Knowledge?" Dialogue 15, printemps 1982, pp. 179-181; Blake Ostler, "The Concept of a Finite God as an Adequate Object of Worship”, dans Line upon Line, pp. 77-82; et Kent E. Robson, "Omnipotence, Omnipresence, and Omniscience in Mormon Theology”, dans Line upon Line: Essays on Mormon Doctrine, dir. de publ. Gary James Bergera, Salt Lake City, Signature Books, 1989, pp. 67-75.
[43] Voir le discours de Bruce R. McConkie's de janvier 1974 : "The Lord God of Joseph Smith", Brigham Young University Devotional Addresses 55, Provo, BYU Press, 1972, 1-8, dans lequel il dit que Dieu "est parvenu à un état où il connaît toutes choses et où rien n’est caché", p. 7 ; "The Seven Deadly Heresies", BYU Speeches of the Year, 1980, pp. 74-80, dans lequel frère McConkie compte la croyance en la progression de Dieu comme étant l’une de ces hérésies ; Robert L. Millet et Joseph Fielding McConkie, The Life Beyond, Salt Lake City, Bookcraft, 1986, pp. 148-149, dans lequel les auteurs déclarent : « Le développement et la progression de notre Père sur une période infiniment longue l'a amené au stade où il préside maintenant comme Dieu Tout-Puissant, lui qui est omnipotent, omniscient et, par le Saint-Esprit, omniprésent : il a tout pouvoir, toute la connaissance, et est, par la lumière du Christ, en toutes choses. »
[44] Brigham Young, sermon fait dans le vieux tabernacle, Salt Lake City, 13 juin 1852, cité dans Hugh B. Brown, Continuing the Quest, 4, italiques ajoutés.
[45] Journal of Discourses, 1:92-3.
[46] Id., p. 93.
[47] Gerrit de Jong, Jr., Living the Gospel, 1956 Sunday School Manual, Salt Lake City, Deseret Press, 1956, p. 138; Hyrum Andrus, Doctrinal Commentary on the Pearl of Great Price, Salt Lake City, Deseret Press, 1967, p. 507.
[48] See Robert P. Burton and Bruce F. Webster, "Some Thoughts on Higher-dimensional Realms», BYU Studies 20, Spring 1980, 281-96; see also an unpublished, but excellently reasoned paper by BYU student Johnathan Visick, "God, Man, and Hyperspace: Multidimensional views on Philosphy and Religion», on file in the BYU Honors Program.


 

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