L’ACCUSATION DE « RACISME » DANS LE LIVRE DE MORMON
 

par John A. Tvedtnes
The FARMS Review, vol. 15, n°2, 2003, pp. 183-197
© 2003 ISPART

Décidé à ne voir dans le Livre de Mormon qu’un document écrit au XIXe siècle plutôt qu’un texte ancien, un détracteur récent de l’ouvrage s’indigne de certaines descriptions des Lamanites dans le texte. C’est particulièrement le cas lorsque « les différences culturelles entre les Lamanites et les Néphites sont typiquement décrites en des termes péjoratifs, comme sanguinaires, idolâtres, féroces, indolents, paresseux et souillés quand il s’agit des Lamanites à peau sombre [1]. » La question est de savoir si ces termes peuvent être considérés comme « racistes » et, de plus, si l’attitude soi-disant « raciste » imputée aux Néphites prouve que Joseph Smith a écrit le Livre de Mormon sur la base de ses propres préjugés supposés racistes d’homme du dix-neuvième siècle. Ayant une formation d’anthropologue, je déteste personnellement le terme race et il y a plusieurs décennies que j’essaie d’éviter de l’employer. Les différentes sortes d’hommes ressemblent beaucoup plus à leurs semblables, même dans des endroits lointains du monde, que certaines races de chiens entre elles. Comme le disent David B. Goldstein et Lounès Chikhi :

« Une conséquence claire et évidente de la complexité de l’histoire de la démographie humaine est que les races, si l’on attribue un sens valable quelconque à ce terme, n’existent pas dans l’espèce humaine. Le mot race, comme on l’imagine habituellement, implique que l’on a affaire à des groupes que l’on peut séparer clairement les uns des autres et, au sein de notre espèce, de tels groupes n’existent tout simplement pas… L’essentiel des variations génétiques de l’espèce humaine est dû à des différences entre personnes à l’intérieur des groupes plutôt qu’entre ceux-ci… Les différences entre les groupes représentent moins de 15% de l’ensemble des variations génétiques de notre espèce [2]. »

Pour réagir au problème sous rubrique, je dois en conclure que le racisme, quelle que soit l’ambiguïté que l‘on donne au sens de ce terme, n’influence pas plus la véracité de l’histoire du Livre de Mormon qu’il ne pourrait influencer la véracité du récit biblique qui s’oppose souvent à ce que ceux du peuple d’Israël épousent des étrangers (voir, par exemple, Genèse 24:3, 37 ; 27:46 ; 28:1-2, 6-9 ; 9:11-12). Jésus était-il raciste quand il a refusé de bénir la Cananéenne en disant : « Il n'est pas bien de prendre le pain des enfants, et de le jeter aux petits chiens » (Matthieu 15:26) ? Ou ne faisait-il qu’employer un dicton de l’époque pour illustrer ce qu’il venait d’avancer, qu’il n’était « envoyé qu'aux brebis perdues de la maison d'Israël » (Matthieu 15:24) et devait vaquer aux besoins de ceux qui faisaient partie de l’alliance ?

DESCRIPTION DES LAMANITES FAITES PAR LES NEPHITES

Considérant Joseph Smith comme étant l’auteur du Livre de Mormon, certains détracteurs voient dans ce qu’ils considèrent comme des épithètes racistes le reflet des conceptions américaines du XIXe siècle plutôt que celles des anciens Néphites. Cette façon de voir néglige quelques faits importants :

• Il n’y a aucune preuve, à part des ouï-dire ultérieurs, qui indique que Joseph Smith croyait que la couleur de la peau rendait quelqu’un inférieur. Par contre, il y a des indications concrètes de ce qu’il considérait les noirs africains comme tout aussi capables que les blancs, si on leur donnait les mêmes possibilités ; il était également en faveur de la libération des esclaves [3].

• Deux noirs au moins ont été ordonnés anciens du temps de Joseph Smith et le prophète lui-même a signé le certificat d’ordination de l’un d’eux. Cet homme, Elijah Abel, a été ordonné plus tard soixante-dix et a été missionnaire [4].

• Le livre d’Abraham, souvent cité plus tard comme étant la preuve que l’on ne doit pas ordonner les noirs à la prêtrise, ne dit rien concernant la couleur de la peau et décrit, tout au plus, un conflit entre Abraham et le roi d’Égypte au sujet de l’autorité patriarcale, pas de la prêtrise en général (Abraham 1:21-31). On ne peut pas interpréter le texte comme voulant dire qu’Égyptus descendait de Caïn ou avait la peau noire. En effet, l’idée que Cham avait épousé une Caïnite était une idée courante chez les protestants américains du XIXe siècle et c’est chez eux que les saints des derniers jours ont puisé cette idée [5].

Se peut-il que les Néphites aient été racistes dans leur perception des Lamanites ? Peut-être, dans le même sens que les patriarches bibliques étaient racistes quand il s’agissait de leurs voisins païens – les Hittites, les Cananéens et les Amoréens – et ne voulaient pas que leurs descendants épousent ces incroyants. Mais le racisme, dans son sens traditionnel, ne semble pas avoir existé chez les Néphites, quand on pense à tous ceux d’entre eux qui, à diverses époques, ont fait dissidence de la culture néphite pour rejoindre les Lamanites. Et l’on nous dit que chaque fois que les Lamanites se convertissaient à la religion néphite, les barrières qui séparaient ces deux peuples se dissipaient (Alma 27:21-27 ; 3 Néphi 2:13, 14 ; 4 Néphi, v. 17). Même avant leur conversion, les Néphites considéraient les Lamanites comme des frères, un terme utilisé plus de cinquante fois à propos des Lamanites dans le Livre de Mormon [6]. Ce n’est vraiment pas un terme qu’on s’attendrait à trouver dans une société qui entretient des opinions racistes à l’égard d’un peuple voisin. Et si le racisme de Joseph Smith se reflète dans le Livre de Mormon, pourquoi voit-on dans cet ouvrage un grand nombre de Lamanites devenir justes – en fait plus justes que les Néphites – au cours des décennies précédant l’apparition du Christ ?

LA NATURE DE LA MALEDICTION


La peau sombre était-elle vraiment une malédiction prononcée par Dieu contre les Lamanites ? C’est une croyance qui semble être généralement entretenue, mais que dit le Livre de Mormon lui-même ? Comme on le lit dans Alma, le Seigneur, parlant à Néphi, fait la distinction entre la malédiction et la marque. « Voici, j'ai maudit les Lamanites, et je mettrai une marque sur eux, afin qu'eux et leurs descendants soient séparés de toi et de ta postérité » (Alma 3:14). Au moment où cette promesse est faite à Néphi, la malédiction a déjà sorti ses effets, tandis que la marque, un changement de peau, est encore à venir. Le Seigneur dit aussi à Néphi que les autres personnes qui se mêleraient aux Lamanites (y compris sa propre postérité) seraient à la fois maudites et marquées :

« Et encore: Je mettrai une marque sur celui qui mêle sa postérité à tes frères, afin qu'elle soit maudite aussi. Et encore: Je mettrai une marque sur celui qui te combat, toi et ta postérité. Et encore, je dis que celui qui s'écarte de toi ne sera plus appelé ta postérité; et je te bénirai, toi, et quiconque sera appelé ta postérité, dorénavant et à jamais; et ce furent là les promesses du Seigneur à Néphi et à sa postérité » (Alma 3:15-17).

Néphi montre que les Lamanites, en se rebellant systématiquement contre Dieu à cause de la dureté de leur cœur, sont maudits en étant « retranchés de la présence du Seigneur » (2 Néphi 5:20). Cette malédiction a aussi pour résultat que les Lamanites sont séparés du peuple de Dieu par le départ de Néphi (2 Néphi 5:1-7). Au moment où il décrète la malédiction de la séparation, le Seigneur, nous dit-on, met une marque sur les Lamanites. Selon le Livre de Mormon, le but de la marque est de distinguer les Lamanites des Néphites pour que ces derniers ne se marient pas avec eux et n’acceptent pas des traditions incorrectes. Après avoir emmené ceux qui voulaient le suivre, Néphi écrit :

« Et voici, les paroles du Seigneur s'étaient accomplies pour mes frères, celles qu'il dit à leur sujet, que je serais leur gouverneur et leur instructeur. C'est pourquoi, j'avais été leur gouverneur et leur instructeur, selon les commandements du Seigneur, jusqu'au moment où ils cherchèrent à m'ôter la vie. C'est pourquoi, la parole du Seigneur s'accomplit, celle qu'il m'adressa, disant: S'ils n'écoutent pas tes paroles, ils seront retranchés de la présence du Seigneur. Et voici, ils furent retranchés de sa présence. Et il avait fait tomber la malédiction sur eux, oui, une grande malédiction, à cause de leur iniquité. Car voici, ils s'étaient endurci le cœur contre lui, de sorte qu'il était devenu semblable à un caillou; c'est pourquoi, comme ils étaient blancs et extrêmement beaux et agréables, afin qu'ils ne fussent pas séduisants pour mon peuple, le Seigneur Dieu fit venir sur eux une peau sombre. Et ainsi dit le Seigneur Dieu: Je les rendrai repoussants pour ton peuple, à moins qu'ils ne se repentent de leurs iniquités. Et maudite sera la postérité de celui qui se mêle à leur postérité: car ils seront maudits de la même malédiction. Et le Seigneur le dit, et cela fut fait. Et à cause de la malédiction qui était sur eux, ils devinrent un peuple indolent, plein de malfaisance et d'astuce, et cherchèrent des bêtes de proie dans le désert » (2 Néphi 5:19-24).

Il est évident que ce n’est pas un changement de couleur de peau qui va faire des Lamanites des gens « indolents » ou « pleins d’astuce ». C’étaient là des traits culturels, pas raciaux. Pour les Néphites, qui suivaient la loi de Moïse (Jarom v. 5), les pratiques lamanites de « boire le sang des animaux » (voir Jarom 6) et de « se nourrir de bêtes de proie » (Énos v. 20) ont dû paraître répugnantes, puisqu’elles étaient interdites par le code mosaïque (Lévitique 7:26-27 ; 11:13-20).

En dépit de ce que dirent des dirigeants tels que Néphi et son frère Jacob (Jacob 3:5), plus tard, certains Néphites considérèrent le fait d’être retranché de la présence de Dieu ainsi que la marque mise sur les Lamanites comme une malédiction (Alma 3:6). C’est ainsi que nous lisons :

« Et la peau des Lamanites était sombre, selon la marque qui avait été mise sur leurs pères, qui était une malédiction sur eux à cause de leur transgression et de leur rébellion contre leurs frères, qui se composaient de Néphi, de Jacob et de Joseph, et de Sam, qui étaient des hommes justes et saints. Et leurs frères cherchèrent à les faire périr, c'est pourquoi ils furent maudits; et le Seigneur Dieu mit une marque sur eux, oui, sur Laman et Lémuel, et aussi sur les fils d'Ismaël, et les femmes ismaélites. Et cela fut fait pour que leur postérité pût être distinguée de la postérité de leurs frères, afin que le Seigneur Dieu pût ainsi préserver son peuple, afin qu'ils ne se mélangeassent pas et ne crussent pas en des traditions incorrectes qui causeraient leur destruction. Et il arriva que quiconque mêlait sa postérité à celle des Lamanites entraînait la même malédiction sur sa postérité. C'est pourquoi, quiconque se laissait entraîner par les Lamanites était appelé de ce nom, et une marque était mise sur lui. Et il arriva que tous ceux qui ne voulaient pas croire en la tradition des Lamanites, mais croyaient en ces annales qui furent apportées du pays de Jérusalem et aussi en la tradition de leurs pères, qui étaient correctes, qui croyaient aux commandements de Dieu et les gardaient, furent appelés, à partir de ce moment-là, les Néphites, ou le peuple de Néphi » (Alma 3:6-11).

Si certains, au moins, des Néphites dédaignaient les Lamanites à cause de la couleur de leur peau, le Seigneur était préoccupé par la nature pécheresse des Lamanites et ne se servait de leurs caractéristiques physiques que pour empêcher les Néphites d’accepter leurs mauvaises pratiques. Quiconque parmi les Néphites, ayant rejeté la religion néphite, se mêlait aux Lamanites, attirait « la même malédiction sur sa postérité » et « une marque était mise sur lui ». Nous voyons ici encore que la malédiction et la marque, quoique allant de pair, étaient deux choses différentes.

LA « SOUILLURE » LAMANITE


Mosiah 9:12 décrit les Lamanites comme étant « un peuple paresseux et idolâtre », mais il n’associe pas ces traits avec la couleur de leur peau. En effet, Alma 22:28 les rattache à des conditions géographiques ou culturelles, disant que « la partie la plus indolente des Lamanites vivait dans le désert. » Il y a quelque chose de plus important, c’est le fait que Néphi décrit la paresse de ses frères quand Laman et Lémuel ne se montrent pas disposés à l’aider à construire le bateau, longtemps avant qu’il soit question de changement de couleur de peau (1 Néphi 17:18). Il parle aussi de leur « grossièreté », peut-être dans le sens originel du terme, la sauvagerie (1 Néphi 18:9 ; 2 Néphi 2:1). Dans sa vision, Néphi voit « qu'après avoir dégénéré dans l'incrédulité, ils devenaient un peuple sombre, et repoussant, et souillé, rempli d'indolence et de toutes sortes d'abominations » (1 Néphi 12:23).

Les mentions de souillure n’ont rien à voir avec la couleur de la peau mais désignent clairement l’état de gens qui sont « souillés… devant Dieu » (Jacob 3:3 ; voir aussi les versets 5, 9-10 ; 1 Néphi 15:33-34 ; 2 Néphi 9:16 ; Mosiah 7:30-31 ; Alma 5:22 ; 7:21 ; Mormon 9:4, 14). De la même manière, la Bible et les Doctrine et Alliances emploient les termes souillé (souillure, impur ou impureté) en parlant des pécheurs [7].

Il ne faut pas s’étonner qu’il y ait une attitude de supériorité et l’attribution de caractéristiques négatives aux populations et aux cultures étrangères chez les Néphites, et leur présence dans le Livre de Mormon ne peut pas être considérée comme la preuve de ce que le texte est nécessairement un reflet des conceptions racistes américaines XIXe siècle. Par exemple, dans le Codex Florentin, qui est incontestablement précolombien, les descriptions des Otomi du Mexique révèlent l’ethnocentrisme aztèque et pourraient être considérées comme tout aussi péjoratives que ce que Néphi ou Mormon ont pu écrire. Selon ce texte, les Aztèques décrivaient couramment les Otomi comme « ignares, bêtes » et « très rapaces, c’est-à-dire, très envieux, cupides. Tout ce qui était bon, ils l’achetaient ; ils voulaient tout avoir même si ce n’était pas vraiment nécessaire. » C’étaient « des gens vaniteux qui s’habillaient de manière criarde ». Ils étaient « paresseux, indolents, bien que maigres, nerveux, forts, endurcis comme on le dit, ouvriers. Bien qu’excellents agriculteurs, ils ne s’appliquaient pas à s’assurer les besoins de base. Quand ils avaient travaillé la terre, ils ne faisaient qu’errer. Voilà ce qu’ils faisaient : ils allaient attraper du gibier [8]. » Voilà des descriptions qui rappellent celles que les Néphites font des Lamanites.

Au Proche-Orient ancien, l’Amoréen était décrit comme « un habitant des tentes », « celui qui ne connaît pas la vie citadine », « celui qui de son vivant n’a pas de maison » ou « l’homme malhabile vivant dans les montagnes ». C’était « celui qui ne sait pas cultiver le grain », « celui qui déterre des champignons au pied de la montagne » ou celui « qui mange de la viande crue » et « qui, le jour de sa mort, ne sera pas enterré ». C’était « un peuple ravageur, aux instincts canins, comme les loups [9]. » À propos de ces descriptions, William F. Albright observe : « C’est naturellement une description plutôt extrême, mais elle illustre de manière frappante l’attitude des gens sédentaires de Babylonie à une période non déterminée du troisième millénaire. On peut ajouter que les paysans arabes de Syrie appellent toujours les nomades el-wuhûsh ‘les bêtes sauvages’ [10]. »

Comme le donnent à penser les exemples ci-dessus en provenance de la Mésopotamie ancienne et de la Mésoamérique précolombienne, cela ne doit pas nous étonner que les Néphites et les Lamanites aient eu leurs propres problèmes d’ethnocentrisme. Néanmoins, les lecteurs modernes doivent veiller à ne pas laisser leur propre sensibilité culturelle obscurcir la signification du texte.

COMPORTEMENTS NEPHITES POSITIFS A L'EGARD DES LAMANITES

Chose significative, Néphi, qui est le premier à parler de la « peau sombre » des Lamanites, est aussi celui qui écrit que le Seigneur accepte tous ceux qui sont bien disposés : « Et il les invite tous à venir à lui et à prendre part à sa bonté, et il ne repousse aucun de ceux qui viennent à lui, noirs et blancs, esclaves et libres, hommes et femmes; et il se souvient des païens; et tous sont pareils pour Dieu, tant le Juif que le Gentil » (2 Néphi 26:33). L’accent que met Néphi sur la nature universelle de l’amour de Dieu prend encore plus de sens quand on se rend compte qu’il s’adresse à un peuple qui se débat au milieu de problèmes de diversité ethnique et sociale. Les membres de la famille de Néphi devaient naturellement savoir que les « Juifs » étaient ceux qui étaient sortis de Jérusalem et devaient reconnaître cela comme les concernant, mais l’allusion supplémentaire aux Gentils et aux païens – qui ne pouvait avoir du sens que s’il y en avait d’autres dans le pays qui n’étaient pas venus de Jérusalem [11] – est un avertissement clair à quiconque d’entre eux qui considérerait que la noirceur de la peau d’un autre était un signe de la haine durable de Dieu.

Comme noté plus haut, les auteurs néphites appellent systématiquement les Lamanites leurs frères. Le Livre de Mormon tout entier porte le message de l’amour du Père pour tous ses enfants, d’où qu’ils viennent, et son but avoué est de les récupérer tous et de les amener dans l’alliance (voir page de titre du Livre de Mormon). La « malédiction » des Lamanites n’est une malédiction que dans le contexte des idéologies opposées des Néphites et des Lamanites. Une fois que les deux peuples s’unissent dans leurs traditions et dans leurs croyances, la couleur de la peau et les autres différences ethniques ou tribales cessent d’exister pour le Seigneur et les prophètes néphites (voir 4 Néphi v. 17).

Jacob, frère de Néphi, réprimande publiquement les Néphites pour leur haine des Lamanites à cause de la couleur de leur peau (Jacob 3:5). Alors que certains Néphites considèrent que la couleur sombre de la peau est une malédiction, Jacob rectifie cette notion erronée de supériorité en faisant remarquer que les Lamanites de l’époque étaient plus vertueux et plus purs que certains de leurs contemporains néphites (Jacob 3:5-7) et que des différences externes telles que la couleur de la peau sont temporelles et ne signifient pas nécessairement un état spirituel (Jacob 3:8). Il commande aux Néphites de se repentir et de ne plus insulter les Lamanites à cause de la noirceur de leur peau (Jacob 3:9-10) [12]. Voici un extrait de son discours :

« Voici, les Lamanites, vos frères, que vous haïssez à cause de leur souillure et de la malédiction qui est tombée sur leur peau, sont plus justes que vous, car ils n'ont pas oublié le commandement du Seigneur qui fut donné à notre père, qu'ils ne devaient avoir qu'une seule épouse, et que de concubines ils ne devaient en avoir aucune, et qu'il ne devait pas se commettre de fornication parmi eux… Ô mes frères, je crains que, si vous ne vous repentez pas de vos péchés, leur peau ne soit plus blanche que la vôtre lorsque vous serez amenés avec eux devant le trône de Dieu. C'est pourquoi, je vous donne le commandement, qui est la parole de Dieu, de ne plus les insulter à cause de la couleur sombre de leur peau; et vous ne les insulterez plus non plus à cause de leur souillure, mais vous vous souviendrez de votre propre souillure, et vous vous souviendrez que leur souillure vient de leurs pères. C'est pourquoi, vous vous souviendrez de vos enfants, de la manière dont vous avez peiné leur cœur à cause de l'exemple que vous leur avez donné; et aussi, souvenez-vous qu'à cause de votre souillure vous pouvez amener vos enfants à la destruction, et que leurs péchés seront accumulés sur votre tête au dernier jour » (Jacob 3:5, 8-10).

Énos, fils de Jacob, note que les Néphites « cherch[èrent] diligemment à ramener les Lamanites à la vraie foi en Dieu » (Énos 1:20). Les générations postérieures purent convertir un grand nombre de Lamanites. Chose importante, quand les fils de Mosiah proposent d’aller prêcher aux Lamanites, les autres Néphites réagissent en leur parlant de la méchanceté des Lamanites, mais ne parlent pas de la couleur de leur peau (Alma 26:24).

Tous les passages de ce genre, les détracteurs les balaient en disant qu’ils ne font que masquer ce qu’ils estiment être un racisme implicite dans le Livre de Mormon. Selon eux, « la création et l’existence du Livre de Mormon comme document authentique décrivant un passé américain lié aux mythes raciaux et à l’histoire sacrée du Vieux Monde donne à Joseph Smith et aux prophètes qui lui ont succédé un pouvoir dangereux de représentation sur les Lamanites d’autrefois décrits dans cette ‘parole de Dieu’ [13]. » Mais cette vision profane de la chose les rend aveugles au contexte et au message généraux du Livre de Mormon. Si les différences ethniques ont dû être visibles pour les historiens néphites, il n’est dit nulle part que la couleur de la peau est une condition requise pour avoir les bénédictions de Dieu ou le salut. En fait, bien des fois la justice et la fidélité des Lamanites vont l’emporter de loin sur la justice des Néphites (Hélaman 6:1-2, 34-38 ; 15:5-10 ; 3 Néphi 6:14). Il n’y a qu’un seul cas dans toutes les annales néphites où les prophètes signalent un changement quelconque dans la noirceur de la peau des Lamanites (3 Néphi 2:12-16), mais cela, et c’est important, se passe après que ces Lamanites ont été convertis et se sont unis aux Néphites. Que ce changement soit le résultat de mariages mixtes ou d’un autre processus, les Néphites y voyaient de toute évidence un événement unique et sans précédent. Dans le contexte de la société et de la culture néphite, cet événement exceptionnel a certainement dû être considéré comme un signe de Dieu que des distinctions telles que la couleur de la peau n’avaient aucune importance pour ceux qui étaient comptés avec le Christ. Après cela, il n’est plus question de cas où la peau des Lamanites devienne noire, ni aucune indication de ce que la couleur de la peau ait été un facteur important dans les croyances ou la société néphites [14].

« BLANC » OU « PUR » ?

Selon l’édition de 1830 du Livre de Mormon, Néphi, parlant du rétablissement moderne, dit ceci à propos de la conversion future des descendants de Léhi : « Et alors, ils se réjouiront; car ils sauront que c'est une bénédiction qui leur est donnée par la main de Dieu; et leurs écailles de ténèbres commenceront à leur tomber des yeux; et il ne passera pas beaucoup de générations parmi eux qu'ils ne soient un peuple blanc et agréable » (2 Néphi 30:6). En 1840, le Livre de Mormon fut « soigneusement révisé par le traducteur », Joseph Smith [15], et dans cette édition l’expression « blanc et agréable » fut changée en « pur et agréable ». Ce changement semble être dû à la crainte du prophète que les lecteurs modernes voient par erreur dans ce passage une allusion aux changements raciaux plutôt qu’aux changements dans le domaine de la justice. Il est possible que ses séjours en Ohio et au Missouri aient changé sa vision des connotations raciales du mot blanc dans les États-Unis de son époque, en particulier chez les esclaves et les esclavagistes. Il n’a sans doute pas acquis une grande compréhension de la question pendant qu’il était en Nouvelle-Angleterre et à New York, où l’esclavage n’était pas aussi courant [16].

Malheureusement pour les interprètes de l’Église qui vinrent plus tard, après la mort du prophète, les changements de l’édition de 1840 du Livre de Mormon n’ont pas été reproduits dans les impressions qui ont suivi, qui étaient plutôt basées sur une édition préparée par les Douze Apôtres en Grande-Bretagne d’après une copie d’une précédente édition. Étant en Angleterre, les apôtres ne connaissaient pas l’édition de 1840. Par conséquent, les saints des derniers jours n’ont bénéficié des éclaircissements du prophète que lors de leur introduction dans l’édition anglaise de 1981 [17]. Certains détracteurs se sont fait un plaisir de citer les paroles de dirigeants de l’Église d’autrefois, qui interprétaient 2 Néphi 30:6 comme voulant dire que la conversion produit un changement de couleur de peau ; cependant, utiliser aujourd’hui de telles citations est, au mieux, anachronique, au pire, déloyal, puisque tout cela a été dit avant la correction de 1981 et n’est rien d’autre qu’une mauvaise interprétation du texte du Livre de Mormon plutôt que le texte faisant autorité. De plus, dans le passage « blanc/pur et agréable », modifié par Joseph Smith, il n’était clairement pas question d’un changement dans la couleur de la peau des Lamanites, parce qu’il ne parle pas du tout des Lamanites, mais des Néphites et des Juifs des derniers jours qui se tourneront vers le Christ (voir 2 Néphi 30:1-7).

Mais le remplacement de « blanc » par « pur » par le prophète était-il justifié dans le contexte scripturaire ? La réponse est oui. Les termes blanc et pur sont utilisés comme synonymes dans Daniel 7:9, Apocalypse 15:6 [18] et D&A 110:3. On les trouve aussi ensemble dans un certain nombre de passages où ils désignent clairement ceux qui sont purifiés et rachetés par le Christ (Alma 5:24 ; 13:12 ; 32:42 ; Mormon 9:6 ; D&A 20:6). De la même manière, Mormon exprime l’espoir que les Néphites « soient encore une fois un peuple agréable » (Paroles de Mormon 1:8). C’est aussi à propos des Néphites qu’il écrit :

« Et aussi pour que la postérité de ce peuple croie plus complètement en son Évangile, qui ira des Gentils parmi elle; car ce peuple sera dispersé et deviendra un peuple sombre, souillé et repoussant, au-delà de toute description de ce qui a jamais été parmi nous, oui, de ce qui a été parmi les Lamanites, et cela à cause de son incrédulité et de son idolâtrie » (Mormon 5:15).

Le recours au contraste blanc-noir pour symboliser la pureté et la justice ressort bien dans les œuvres d’Éphraïm de Syrie, auteur chrétien du 4e siècle dans le Vieux Monde, qui dit ce qui suit à propos du baptême de l’eunuque éthiopien par Philippe (Actes 8:26-39) : « L’eunuque d’Éthiopie, sur son char, vit Philippe : l’Agneau de Lumière rencontra l’homme sombre sortant de l’eau. Pendant qu’il lisait, l’Éthiopien fut baptisé et brilla de joie, et poursuivit son voyage ! Il se fit des disciples et enseigna, et avec des hommes noirs il fit des hommes blancs. Et les sombres Éthiopiennes devinrent des perles pour le Fils [19]. » Un des poèmes d’Éphraïm explique que « des corps qui étaient remplis de taches sont rendus blancs » grâce à l’onction et au baptême [20]. Le Coran, qui est un texte sémitique du septième siècle, appelle aussi le jour du jugement « le jour où certains visages seront blancs et certains visages noirs » (3:106). On pourrait y voir une allusion à la pureté et à la justice d’une part et à l’impureté et à la méchanceté de l’autre ou au salut et à la damnation, mais certainement pas à la race, puisque l’Islam a toujours été raisonnablement insensible aux couleurs [21]. L’arabe moderne utilise toujours l’expression idiomatique sawwada wajhuhu pour décrire le fait de discréditer, de déshonorer ou de diffamer une personne, mais sa signification littérale est « noircir le visage » de quelqu’un.

UN DOCUMENT ANTIRACISTE

Le Livre de Mormon précise bien que la couleur de la peau n’a rien à voir avec le fait qu’une personne est juste ou pécheresse. Néphi, fils d’Hélaman, dit aux Néphites :

« Car voici, ainsi dit le Seigneur: Je ne montrerai pas ma force aux méchants, pas plus à l'un qu'à l'autre, sauf à ceux qui se repentent de leurs péchés et écoutent mes paroles. C'est pourquoi, je voudrais que vous voyiez, mes frères, que ce sera mieux pour les Lamanites que pour vous, à moins que vous ne vous repentiez. Car voici, ils sont plus justes que vous, car ils n'ont pas péché contre la grande connaissance que vous avez reçue; c'est pourquoi le Seigneur sera miséricordieux envers eux; oui, il prolongera leurs jours et augmentera leur postérité lorsque vous serez totalement détruits, à moins que vous ne vous repentiez » (Hélaman 7:23-24).

Ce passage rappelle la vision qu’a Néphi de l’avenir des Lamanites : « Et il arriva que je vis qu'après avoir dégénéré dans l'incrédulité, ils devenaient un peuple sombre, et repoussant, et souillé, rempli d'indolence et de toutes sortes d'abominations » (1 Néphi 12:23).

Il est clair que le Livre de Mormon décrit divers peuples – y compris les Néphites eux-mêmes – comme spirituellement sombres, souillés et repoussants. Néanmoins, les Néphites qui faisaient dissidence et rejoignaient les Lamanites ne les voyaient de toute évidence pas d’une manière aussi négative et le Seigneur lui-même n’utilise pas de tels termes pour décrire les Lamanites. De plus, des Néphites tels que les fils de Mosiah et leur génération, qui accueillent des Lamanites dans leur société, n’ont que du bien à dire de ces convertis.

J’en conclus donc que si certains Néphites semblent avoir été racistes dans le sens qu’ils étaient dégoûtés de la couleur de la peau des Lamanites, ce n’était pas là une caractéristique culturelle générale. Les détracteurs commettent donc deux erreurs fatales. Premièrement, l’apparition de racisme dans le Livre de Mormon n’est pas une preuve qu’il vient du XIXe siècle ou que Joseph Smith en est l’auteur. Deuxièmement, en dépit du fait qu’il mentionne des cas d’attitude raciste, le Livre de Mormon n’est pas en lui-même un document raciste. En fait, il recommande et même idéalise exactement l’inverse : plutôt que de mettre en avant des notions d’infériorité raciale, les événements et les enseignements qu’il contient montrent bien que des gens appartenant à des cultures et à des traditions ethniques différentes peuvent véritablement surmonter les vieilles haines et idées fausses et parvenir à la paix, au bonheur et à l’unité grâce à l’Évangile de Jésus-Christ.

NOTES

[1] Thomas W. Murphy, « Laban’s Ghost : On Writing and Transgression », Dialogue 30/2, 1997, p. 117.
[2] David B. Goldstein et Lounès Chikhi, « Human Migrations and Population Structure : What We Know and Why It Matters », Annual Review of Genomics and Human Genetics 3, 2002, pp. 137-138. Je remercie John M. Butler d’avoir attiré mon attention sur cet article.
[3] History of the Church, 5:217; 6:243-244.
[4] Newell G. Bringhurst, “Elijah Abel and the Changing Status of Blacks within Mormonism”, Dialogue 12/2, 1979, p. 24.
[5] Voir Stephen R. Haynes, Noah’s Curse: The Biblical Justification of American Slavery, New York, Oxford University Press, 2002).
[6] Voir, par exemple, Jacob 2:35; 3:5; 7:24, 26; Énos v. 11 ; Jarom v. 2 ; Mosiah 1:5, 13 ; 22:3 ; 25:11 ; 28:1 ; Alma 3:6 ; 17:9, 11, 30-31, 33 ; 19:14 ; 26:3, 9, 13-14, 22-23, 26-27 ; 27:8, 20-24 ; 28:8 ; 29:10 ; 43:14, 29 ; 48:21, 23-25 ; 49:7 ; 53:15 ; 59:11 ; Hélaman 4:24 ; 11:24 ; 15:11-12 ; 3 Néphi 2:12 ; 4 Néphi v. 43 ; Mormon 2:26 ; 9:35-36 ; Moroni 1:4 ; 10:1.
[7] Voir, par exemple, Esdras 6:21 ; 9:11 ; Proverbes 30:12 ; Ézéchiel 22:15 ; 24:13 ; 36:25 ; 2 Corinthiens 7:1 ; Éphésiens 5:5 ; Jacques 1:21 ; Apocalypse 17:4 ; 22:11 ; D&A 88:35, 102.
[8] Bernardino de Sahagun, General History of the Things of New Spain, 10.29, dans Charles E. Dibble et Arthur J. O. Anderson, trad., Florentine Codex, Book 10, Santa Fe, NM, School of American Research et Université d’Utah, 1961, pp. 178-179. Je remercie Matt. Roper pour cette référence et les deux qui suivent.
[9] Cité d’un certain nombre de sources originales dans Giorgio Bucellati, The Amorites of the Ur III Period, Naples, Istituto orientale di Napoli, 1966, pp. 330-332.
[10] William F. Albright, From the Stone Age to Christianity: Monotheism and the Historical Process, 2e éd., Garden City, NY, Doubleday, 1957, p. 166.
[11] Voir Matthew Roper, “Nephi’s Neighbors: Book of Mormon Peoples and Pre-Columbian Populations”, The FARMS Review, vol. 15, n°2, 2003, pp. 91-128.
[12] Comparez les commentaires de Néphi sur les Juifs dans 2 Néphi 29:4-6 avec ceux de Mormon dans 3 Néphi 29:8.
[13] Murphy, « Laban’s Ghost », p. 117.
[14] Certains lecteurs du Livre de Mormon ont interprété des déclarations de Néphi (1 Néphi 12:23) et de Mormon (Mormon 5:15) comme signalant une malédiction lamanite concrétisée par une peau noire après la destruction des Néphites ; or ces passages parlent de l’état spirituel des enfants de Léhi plutôt que de distinctions de race.
[15] Voir l’introduction de l’édition de 1840 du Livre de Mormon.
[16] L’usage du terme blanc pour désigner la notion de pureté était bien attesté à l’époque où Joseph Smith a traduit le Livre de Mormon, ainsi que dans son contexte culturel. Sur les six significations du terme données dans l’édition de 1828 de l’American Dictionary of the English Language de Noah Webster, trois concernent la pureté, alors que deux seulement concernent la couleur. La dernière concerne la vulnérabilité.
[17] On trouvera une explication plus détaillée de l’histoire de cette variante textuelle dans Larry W. Draper, « Book of Mormon Editions », dans Uncovering the Original Text of the Book of Mormon, dir. de publ. Gerald M. Bradford et Alison V. P. Coutts, Provo, Utah, FARMS 2002, p. 43.
[18] Ndt : Dans la King James. Segond utilise « éclatant ».
[19] « The Pearl : Seven Hymns of the Faith » 3:2, dans Nicene and Post-Nicene Fathers, 2e sér. dir. de publ. Philip Schaff et Henry Wace, 1890-1900; réimpression Peabody, Mass., Hendrickson, 1994, 13:295. Je remercie Mark Ellison d’avoir attiré mon attention sur ce passage.
[20] Cette traduction vient du texte 16, strophe 7, d’une édition à paraître d’un recueil de poèmes de saint Éphaïm le Syrien, compilé et traduit par Sebastian P. Brock et George A. Kiraz, qui sera publié en 2004 en format bilingue parallèle par la Brigham Young University Press. Voir aussi Sebastian Brock, trad., The Harp of the Spirit : Eighteen Poems of St. Ephrem, 2e éd., Londres, Fellowship of St. Alban and St. Sergius, 1983, p. 49. Je remercie Daniel C. Peterson pour cette référence et la suivante.
[21] Bernard Lewis, Race and Color in Islam, New York, Harper and Row, 1971.

 

 


 

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