Le Livre de Mormon : Histoire ou fiction ?

Orson Scott Card

Ecrivain

Auteur de livres de science fiction

Le Livre de Mormon est le livre le plus important de ma vie. C'est, je crois, un des tous premiers livres que j'aie lus, en commençant par l'adaptation d'Emma Peterson pour les enfants. Je me souviens encore très clairement de ses illustrations en noir et blanc. Ensuite, je suis vite passé à la lecture du texte du Livre de Mormon. Je l'ai lu de très, très nombreuses fois. Cela se voit à mon style. Quiconque se demande pourquoi quasiment chacune de mes phrases commence par 'et, alors, mais' n'a qu'à penser à l'expression 'et il arriva que' et il comprendra d'où cela vient. Si une phrase est importante et vraie, voyez-vous, j'estime instinctivement qu'elle doit commencer par une conjonction.

C'est aussi le Livre de Mormon qui m'a conduit à BYU. Mes résultats, dans le secondaire, étaient tels que j'aurais pu choisir n'importe quelle université, mais ce n'est qu'ici que je me suis inscrit, parce que j'avais l'intention de devenir archéologue et de travailler à comprendre le Livre de Mormon. Je ne voyais pas l'intérêt de choisir un établissement qui ne prenait pas le Livre de Mormon au sérieux et ne le considérait pas comme un document antique, traitant d'événements du monde réel.

Plus tard, lorsque j'ai abandonné l'étude de l'archéologie, le Livre de Mormon a continué à changer ma vie. J'étudiais le théâtre à BYU lorsque j'ai assisté à une adaptation théâtrale d'histoires du Livre de Mormon. Tout au long du spectacle je me suis dit : 'Mais non, il n'a pas compris, il n'a pas vu ce qui est vraiment important dans l'histoire'. Cela m'a poussé à écrire ma version personnelle de la même histoire, et c'est devenu l'une de mes premières pièces de théâtre, 'L'Apostat', mise en scène par Charles Whitman. C'est cette pièce qui a été le début de ma carrière d'écrivain.

Pendant le reste de mes études à BYU, j'ai consacré la moitié de mes écrits à adapter au théâtre d'autres histoires du Livre de Mormon. Après être sorti de l'université, j'ai travaillé aux six premières adaptations animées du programme 'Living Scriptures'. Il y a quelques années, les Frères m'ont demandé de réécrire le spectacle historique de la colline de Cumorah. Ils m'ont dit de ne pas tenir compte du scénario existant, d'en revenir plutôt au Livre de Mormon et de trouver le moyen de façonner une histoire claire et cohérente qui présenterait à un auditoire de non-membres les thèmes les plus importants du Livre de Mormon.

Comme vous le voyez, il y a très longtemps que j'explore, analyse et adapte ce merveilleux livre. Il m'a donc paru tout naturel d'écrire ma série 'Homecoming : The Memory of Earth, The Call of Earth, The Ships of Earth'. Ces livres ne sont en fait qu'une mise en scène de plus du Livre de Mormon, cette fois transformée dans le cadre de la science fiction, où, de façon romancée, je suis libre d'explorer des questions de personnalité et de société d'une manière qui m'aurait été impossible si j'en avais fait une adaptation plus proche.

Des éléments du Livre de Mormon transparaissent dans beaucoup de mes autres ouvrages. Le massacre de Tippy-Canoe dans 'Red Prophet', par exemple, est clairement tiré du Livre de Mormon. Parfois ma dette envers le Livre de Mormon est même inconsciente. Ce n'est que quand le professeur Michael Collings me l'a fait remarquer que je me suis rendu compte que dans mon premier roman, 'Hot Sleep', les narrateurs naïfs que je fais intervenir au milieu du livre faisaient manifestement penser aux narrateurs des livres tirés des petites plaques de Néphi.

Bref, j'ai exploré maintes et maintes fois le Livre de Mormon, et je retourne souvent à ce puits profond pour y puiser de l'eau. Et je sais que je peux y puiser autant que je veux, le puits restera toujours plein.

Le Livre de Mormon

Joseph Smith nous a raconté comment il a obtenu le livre. Vous connaissez l'histoire. Un ange lui apparaît trois fois en une nuit dans sa chambre. Plus tard, pendant qu'il escalade une clôture, il lui apparaît de nouveau. Un ange qui a vraiment de la suite dans les idées ! Se conformant aux directives de l'ange, Joseph se rend jusqu'à une colline proche où il trouve enterré un objet appartenant à une civilisation ancienne : des plaques d'or sur lesquelles sont écrits des mots dans une langue qu'il ne comprend pas.

Au bout de quatre années de visites annuelles à cette colline, Joseph prend possession des plaques d'or et se met en devoir de les traduire avec l'aide divine, en dictant les paroles du livre à un secrétaire. Nous avons des témoignages de ce qui s'est passé, le témoignage de personnes qui ont pris part à la traduction. L'ange a montré les plaques à trois témoins qui ont témoigné de l'origine divine du livre. Huit autres témoins ont manipulé les plaques et ont juré qu'elles étaient bien réelles.

Une fois la traduction finie, le prophète a rendu les plaques à l'ange Moroni. C'est pour cela qu'on ne peut plus y avoir accès.

Ou bien l'histoire de Joseph Smith est vraie, ou bien elle ne l'est pas. Ou bien les témoins qui ont dit avoir vu les plaques ont menti ou ils ont dit la vérité.

S'il a dit vrai, le Livre de Mormon doit être ce qu'il prétend être, à savoir les annales d'un peuple antique écrites par un auteur d'autrefois. Et le rôle de Joseph Smith dans la publication du Livre de Mormon a été que celui de traducteur. Dans ce cas, nous ne devons retrouver dans ce livre que l'influence d'un traducteur américain appartenant aux années 1820 : c'est-à-dire uniquement dans le choix des mots, rattachant consciemment ou inconsciemment les événements du Livre de Mormon à des expériences que ses lecteurs américains et lui pouvaient comprendre, choisissant le langage le plus clair qu'il avait à sa disposition, adaptant du mieux qu'il le pouvait les idées qu'il trouvait dans le livre aux concepts américains existants.

S'il a menti, s'il n'a pas obtenu le Livre de Mormon comme il le prétend, alors cela veut dire que c'est quelqu'un des années 1820, aux États-Unis, qui l'a inventé. Et si ce livre n'est qu'un roman ou une fiction, alors nous y trouverons l'influence de Joseph Smith ou de quelqu'un d'autre en tant qu'auteur. Dans ce cas, toutes les idées, tous les événements du livre proviendraient du cerveau d'un Américain des années 1820 et on devrait systématiquement y retrouver le genre de choses qu'un Américain des années 1820 ferait pour essayer de créer des annales qu'il ferait passer pour un document antique.

Écriture

Si le Livre de Mormon est Écriture, qui l'a écrit ? La première partie est écrite par un homme appelé Néphi, qui écrit probablement comme un homme d'un certain âge repassant dans sa mémoire les souvenirs de sa vie, expliquant à son peuple pourquoi et comment ils ont été choisis par Dieu. Elle aurait été écrite dans le contexte des nombreuses guerres menées contre le peuple de ses frères, et on y trouve par conséquent un effort important pour justifier le fait que son peuple est dans son bon droit, alors que ses ennemis ont tort. Ce n'est en aucune façon une histoire impartiale, ni même une autobiographie impartiale. Elle est extrêmement sélective. Elle dit clairement qu'elle vise à montrer comment Dieu a été à ses côtés et aux côtés de sa famille. Elle contient des transcriptions de ses Écritures préférées et des commentaires sur les idées qui ont le plus d'importance à ses yeux. Il a un auditoire bien précis et nourrit des objectifs clairement énoncés. L'auteur suivant est Jacob, frère cadet de Néphi, qui n'a aucun souvenir de Jérusalem et par conséquent moins de contact avec la culture de cette ville. C'est un disciple actif de son frère aîné. Il écrit aux gens de son époque, et est également conscient de l'importance des Ecritures pour les générations à venir. Vient ensuite Enos, fils de Jacob, qui donne son témoignage personnel, mais qui ne joue pas le même rôle d'instructeur ou de dirigeant que ses prédécesseurs. Puis nous avons un groupe d'auteurs qui écrivent de plus en plus brièvement, parfois pas plus d'un verset : Jarom, Omni et leurs successeurs. Ils sont mineurs, faibles et décadents. Ils ne représentent virtuellement rien, et le dernier n'écrit que pour expliquer pourquoi il remet ses propres annales au roi, qui, à ses yeux, est la personne indiquée pour recevoir les annales du passé. Ce qui, soit dit entre parenthèses, est une pratique culturelle étrangère au monde de Joseph Smith. Dans l'univers des années 1820 en Amérique, on ne remet pas des annales anciennes aux rois. Un roi n'aurait rien à voir avec les annales anciennes. Si on remet des annales anciennes à quelqu'un, c'est à un savant. Nous savons que c'était comme cela que Joseph Smith voyait les choses, car lorsqu'il veut trouver du soutien pour sa traduction afin d'encourager Martin Harris à lui conserver son soutien, il envoie Harris, non à un roi, ni même à un président, ou à un chef politique, mais auprès d'un savant.

L'auteur que nous rencontrons ensuite est Mormon, auteur principal du texte du Livre de Mormon. C'est, dès sa jeunesse, un général, un chef d'armée, un homme de guerre et un homme de Dieu. Nous pouvons voir cela se refléter dans le texte. Il regarde son peuple s'effondrer et se dégrader, et se pose sans aucun doute des questions sur les mécanismes qui font qu'une nation s'effondre et se dégrade. Pendant une grande partie de sa vie, il lui est interdit de prêcher à son peuple, bien qu'il aspire à le faire. Au lieu de cela, il passe son temps à réunir et à abréger des écrits anciens, et de ce fait, les écrits qui en découlent reflètent ce désir de prêcher.

A partir de 'Paroles de Mormon' jusqu'à son propre livre, Mormon abrège de vieilles annales historiques, des prophéties, des biographies, des discours écrits par d'autres. On trouve dans son texte, des abrégés et des résumés d'écrits faits par d'autres personnes. On doit donc y retrouver des traces d'attitude et de sentiments de ces prédécesseurs, la voix de ceux dont Mormon inclut les écrits en entier, ou du moins la voix de ceux qui prétendent avoir écrit ce qu'ils ont dit. Par son choix des textes Mormon doit révéler ses priorités et ce qui l'intéresse.

Ensuite vient Moroni, fils de Mormon. Il écrit relativement peu de choses, mais il est, lui aussi, prophète et chef militaire. Il a aidé son père dans son œuvre et a achevé le livre qui porte le nom de celui-ci. Il est également possible que sa voix puisse être perçue à d'autres endroits dans le texte. Il continue à écrire dans la solitude après la mort de son père. Le livre prend fin sur son témoignage, qui est presque entièrement orienté vers notre époque, et c'est lui qui, ressuscité, guide Joseph Smith jusqu'aux plaques.

Il y a également un autre auteur important, Ether, mais nous n'avons de ses écrits que l'abrégé de Moroni, et les écrits d'Ether sont eux-mêmes l'abrégé et le résumé d'annales plus anciennes provenant d'une culture sans aucun rapport avec les traditions culturelles dont découle le reste du Livre de Mormon. Nous devrions retrouver des traces de cette culture plus ancienne, quoique à travers le triple filtre constitué par les perceptions et les préoccupations des abréviateurs, Ether et Moroni, et du traducteur, Joseph Smith.

C'est à une relique particulièrement complexe que nous avons affaire ici. Si le Livre de Mormon est Écriture, alors voilà les auteurs du livre.

Fiction

Si le Livre de Mormon est une fiction, cela veut dire qu'un Américain des années 1820, très probablement Joseph Smith, aurait réussi à inventer un document, en nous faisant croire que toutes ces autres personnes l'ont fait, en y faisant apparaître les préoccupations d'au moins trois cultures, dont aucune n'aurait de ressemblance particulière avec la civilisation existant sur la 'frontière' américaine des années 1830.  

C'est de cette entreprise d'inventer de toutes pièces le Livre de Mormon que je vais parler maintenant, parce que c'est essentiellement ce que nous faisons, nous, les auteurs de science fiction. Bien qu'il arrive de temps en temps qu'un auteur de science fiction ou d'imaginaire écrive un document qui prétend appartenir à une autre civilisation, il est toutefois rare que nous prétendions créer ce type de document. Au contraire : les auteurs américains de science fiction montrent très clairement qu'ils sont des Américains du 20ème siècle qui écrivent pour des Américains du 20ème siècle. Mais, que le texte prétende ou non avoir été écrit par quelqu'un appartenant à une autre civilisation, la plupart des ouvrages de science fiction présentent des civilisations que personne n'a jamais vues, des histoires que personne d'autre ne peut vérifier. Nous parlons de pays imaginaires et de civilisations imaginaires. Si le Livre de Mormon était du roman, Joseph Smith ou quelqu'un d'autre aurait dû faire la même chose : imaginer une civilisation que personne d'autre n'aurait jamais vue.

Écrire quelque chose qui se prétend être une relique d'une autre civilisation est le type de science fiction le plus compliqué et le plus difficile, parce que non seulement l'ouvrage traite de choses étranges, mais il est de surcroît en soi une chose étrange. Et quand on a affaire non pas à un mais à plusieurs narrateurs ayant des styles différents, cela rajoute à la difficulté. Les perspectives sont différentes, les personnalités sont différentes, et la civilisation doit changer au fil du temps, de sorte que les auteurs appartenant aux débuts de la civilisation soient d'une façon ou d'une autre différents des auteurs ultérieurs appartenant à d'autres époques de cette civilisation.

C'est donc d'une entreprise très difficile que nous parlons, d'une entreprise à laquelle on se risque rarement et à laquelle on ne se risque quasiment jamais dans des circonstances où l'écrivain veut aller jusqu'à le faire passer pour un document authentique. Même ceux d'entre nous qui écrivent de la science fiction la publient en indiquant quelque part sur la couverture le mot roman. Notre nom y figure en tant qu'auteur et nous espérons récolter les fruits de notre ingéniosité. Nous n'essayons pas de dire que nous l'avons trouvé.

Il y a, toutefois, un précédent historique. Dans les années 1760, un ancien poète écossais appelé Ossian fut 'découvert' par un certain James Macpherson, qui traduisit soi-disant cet ouvrage de poésie celtique ancienne qu'il avait découverte. A son époque on prit très au sérieux la prétention de l'ouvrage à être un texte ancien. C'était une époque où l'idée de trouver des manuscrits anciens, et surtout des manuscrits originaires des îles Britanniques était très en vogue. Lorsque les gens faisaient l'éloge des poèmes, c'était Ossian qu'ils louaient, pas Macpherson. Cela se passait à une époque où les œuvres nouvelles n'étaient pas aussi respectées que les anciennes, de sorte que si l'on trouvait le moyen de publier une œuvre nouvelle en la faisant passer pour un ouvrage ancien, le succès en serait plus grand. Macpherson n'était pas particulièrement talentueux comme poète, mais Ossian était censé appartenir à une époque plus primitive et par conséquent, sa poésie était remarquablement évoluée pour l'époque où elle était censée avoir été écrite.

Macpherson publia exactement ce que ses contemporains attendaient d'une poésie celte antique. Mais il s'avéra aussi qu'il était totalement et irrémédiablement dans l'erreur. Il ne fallut pas beaucoup de temps pour que la falsification soit révélée au grand jour. Si la plupart des critiques acceptèrent Ossian, Samuel Johnson accusa Macpherson, du vivant même de celui-ci, d'avoir fait un faux. Macpherson ne réfuta jamais l'accusation, ni ne fournit les originaux. Cela ne l'empêcha pas de rester membre du Parlement jusqu'à sa mort en 1796. Aujourd'hui, quand on regarde les œuvres d'Ossian, on voit clairement qu'il s'agit de l'œuvre d'un écrivain britannique du 18ème siècle. Elles n'ont rien de ce que l'on attendrait de la part d'un auteur écossais ancien. C'est un faux manifeste, tout juste bon pour tromper les gens d'une époque fondamentalement ignorante.

Un aveu de culture

L'entreprise de Joseph Smith, si c'est un faux, est de loin plus ambitieuse que celle de Macpherson. C'est un ouvrage beaucoup plus long, plus étendu, avec des auteurs multiples. Nous avons affaire ici à quelqu'un qui se jette du haut d'une falaise. Son œuvre devrait aujourd'hui apparaître comme bidon à chaque page, parce que tout conteur, quelque soigneux qu'il soit, trahit, sans le vouloir, sa personnalité et la société dans laquelle il vit. Il peut faire tous les efforts qu'il veut, il peut être l'érudit le plus universel que l'on puisse trouver, s'il essaie d'écrire quelque chose qui n'appartient pas à sa civilisation, il se trahira à chacun des choix inconscients qu'il fait. Et pourtant, il ne se rendra absolument pas compte qu'il le fait, parce qu'il ne lui viendra même pas à l'idée qu'il pourrait en être autrement.

Même les meilleurs auteurs de science fiction commettent constamment ce genre d'erreur, mais nous le leur pardonnons, parce que nous ne nous attendons pas à mieux. Ils ne font pas vraiment semblant de traduire un document authentique provenant d'une autre civilisation. Ce qu'ils recherchent, ce sont des lecteurs, pas des croyants.

On peut repérer d'emblée la décennie au cours de laquelle quasi n'importe quelle histoire de science fiction a été écrite. C'est à la portée de n'importe qui. Rien que les conventions de langage le révèlent. Le style d'écriture qui régnait dans les années 1950 est totalement différent de ce à quoi on s'attend dans le monde de la science fiction d'après les années 1960. Quiconque écrit après William Gibson aura été influencé par 'Neuromancer'. On repère les influences de chaque époque, parce que le mode conventionnel de narration a changé.

On découvre, en outre, une préoccupation pour les grandes questions contemporaines. La science fiction des années 1950 comporte invariablement un élément qui mentionne la crainte du communisme ou du nazisme. Dans les années 1960 et 1970 nous trouvons de nombreuses allusions à des contre-cultures rebelles, les idées libertaires commencent à s'infiltrer sérieusement, et l'on trouve un tas d'histoires sur la civilisation de la drogue, reflet de préoccupations et de valeurs qui étaient virtuellement inconnues auparavant.

Le niveau de connaissance des sciences évolue, lui aussi, avec le temps, dans la science fiction. Plus personne n'écrit des histoires où l'on peut respirer l'atmosphère de Vénus.

Mais ce qui est plus important encore, ce sont les présuppositions culturelles. Quittons un instant la science fiction. Combien parmi vous ont vu de vieux épisodes de 'I Love Lucy' [1] ? Les relations entre mari et femme dans ce film, entre hommes et femmes en général, sont profondément choquantes, du moins pour moi. A vrai dire, cela me choquait déjà profondément dans les années cinquante. Quand j'étais enfant, je n'aimais pas du tout Lucy, parce que je la trouvais idiote, et je n'aimais pas non plus son mari, parce que je trouvais qu'il la traitait comme une arriérée ; mais je pense que je devais avoir une autre vision de ce que devaient être les relations entre mari et femme que le reste de la civilisation américaine, parce que je n'ai jamais vu critiquer la série à l'époque pour cette raison-là.

Il n'empêche qu'à une époque aussi récente que celle de 'Bewitched' [2], nous trouvons des restes ridicules d'une civilisation préféministe, et cependant les auteurs de l'époque n'avaient pas la moindre idée qu'ils trahissaient le fait qu'ils écrivaient dans les années cinquante ou soixante. Il ne leur serait jamais venu à l'esprit qu'ils auraient intérêt à changer leur façon de traiter les femmes dans leurs romans pour être sûrs que les lecteurs des années soixante-dix puissent encore comprendre leur œuvre et son contexte. Ils n'y pensaient pas parce qu'ils n'imaginaient pas que les relations entre hommes et femmes puissent être différentes.

On constate la même chose dans les romans des années 1930 et 1940, chaque fois que les auteurs décrivent les relations entre noirs et blancs en Amérique. Même des gens qui se seraient considérés comme très libéraux, larges d'idées, tolérants et non racistes n'en mettaient pas moins les noirs dans un rôle social avec des comportements qui seraient impensables dans le roman d'aujourd'hui. On sait quand on lit quelque chose des années trente ou quarante parce que ces auteurs gardent allègrement et en toute innocence les noirs 'à leur place'. A l'époque, il ne leur venait pas à l'esprit qu'il pourrait un jour y avoir un temps où les blancs envisageraient sérieusement les noirs comme leurs égaux dans le domaine intellectuel et social. Quant à voir des noirs et des blancs se marier tout en restant acceptables pour les autres, c'était impensable, même pour les plus libéraux.

Même maintenant, de nos jours, nous avons des présuppositions que nous ne penserions jamais à remettre en question. Des présuppositions concernant la propriété, par exemple, qui ne sont pas si généralisées que cela au cours des temps ; mais nos romans partent invariablement de l'idée que les gens sont propriétaires des choses qu'ils possèdent et qu'ils continueront à les posséder pendant pas mal de temps. Nous entretenons même la conception ridicule qu'une fois morts nous avons toujours le droit d'être maîtres de ce que deviennent nos biens et de les transmettre à nos héritiers. Une conception vraiment absurde, mais elle n'est pas mise en doute par nos romans.

Il y a d'autres choses que nous considérons comme allant de soi. Par exemple, il nous semble évident que le métier est d'une façon ou d'une autre lié à l'identité de la personne. Qui êtes-vous ? Je suis ingénieur. Qu'est-ce qu'il est ? Il est médecin. Dans beaucoup d'autres civilisations, il serait impensable de répondre à ces questions en termes de carrière. Les réponses désigneraient la famille, la tribu, la ville ou la caste. Quel rapport votre métier peut-il bien avoir avec vous ? Mais les histoires écrites par les Américains contemporains ne mettent pas en doute la présupposition que le métier est le trait distinctif le plus important d'une personnalité.

Nous avons des idées toutes faites sur l'instruction, sur ce que signifie l'expression 'faire des études', sur leur nécessité, sur leur raison d'être, sur ceux qui doivent les faire. Nous avons des idées toutes faites sur les relations familiales et sur l'importance que des rapports familiaux déterminés auront dans notre vie. Dans l'Amérique d'aujourd'hui, très peu de romans attribuent un rôle important à d'autres membres de la famille que la famille immédiate. Un cousin ? Qu'est-ce qu'un cousin pourrait bien venir faire dans l'histoire ? Et si l'un des grands-parents habite dans la même maison que le personnage principal, on considère cela comme inhabituel ; on le mentionne.

La plupart des romanciers contemporains ne se posent même pas de questions sur la moralité fondamentale de notre civilisation, en dépit du fait qu'elle a changé radicalement à bien des égards au cours des trente dernières années. Nous considérons comme normales un tas de choses qui ne le sont pas nécessairement pour d'autres civilisations. Combien de romans avez-vous lus récemment dans lesquels l'auteur ne considère pas comme évident que deux personnes qui se sentent attirées l'une par l'autre dorment ensemble à la toute première occasion ? Et si elles ne dorment pas ensemble, ce n'est que par loyauté vis-à-vis d'une relation existante, jamais à cause d'obstacles moraux à des rapprochements sexuels entre personnes non mariées.

Si le Livre de Mormon, est un ouvrage de science fiction, si c'est une production des années 1820, il doit être farci d'indices culturels de ce genre ; chaque page devrait sentir l'Amérique des années 1820 à plein nez, exactement comme chaque minute de chaque épisode de 'I Love Lucy' sent l'Amérique des années 1950 à plein nez.

La langue

 Il va de soi qu'en ce qui concerne la langue et le choix du vocabulaire, le Livre de Mormon, document traduit, doit être du 'Joseph Smith' pur. Il doit refléter la conception qu'un homme ayant son niveau d'instruction dans l'Amérique des années 1820 a de ce à quoi l'écriture doit ressembler et il est clair que nous avons exactement l'ersatz de la voix de la King James [version anglaise de la Bible] que Joseph savait que la traduction devrait avoir, s'il voulait qu'elle soit considérée comme écriture. La tentative de Joseph d'utiliser un anglais officiel démodé doit révéler son manque d'instruction - ce qui est le cas - avec beaucoup de fautes de grammaire et d'utilisation erronée de formes archaïques dont un grand nombre survivent même dans les éditions actuelles du Livre de Mormon.

Mais il n'est pas surprenant que le traducteur se trompe constamment, parce que ce n'est pas comme cela qu'il parle naturellement. Personne ne parle ce genre de langue autour de lui. Il n'en comprend pas la grammaire et par conséquent les fautes de grammaire foisonnent. Ceux qui, comme David Whitmer, croient que la traduction est apparue mot à mot sur l'urim et le thummim se préparent à une grosse désillusion - ou alors ils accusent Dieu de commettre des fautes de grammaire vraiment embarrassantes. C'est en fin de compte la raison pour laquelle David Whitmer a fini par se retrouver en dehors de l'Eglise : il refusait d'accepter l'idée que Joseph Smith ait pu retravailler des révélations précédemment données, et cela précisément parce Whitmer croyait que Dieu les lui donnait mot à mot. Mais quel qu'ait été le fonctionnement du processus de l'inspiration, il ne pouvait que produire un langage qui existait déjà dans l'esprit de Joseph Smith. Que le Livre de Mormon soit une falsification ou un ouvrage authentique traduit, il doit être le reflet de la langue de Joseph Smith.

Il y a cependant beaucoup de domaines autres que la langue, où seul un auteur de science fiction ou un lecteur de science fiction très perspicace puisse savoir à quel point il est difficile – et même impossible - de raconter une histoire sans trahir la culture à laquelle appartient l'auteur.

La culture américaine et le Livre de Mormon

Si le Livre de Mormon est une falsification, qu'est-ce que nous pouvons attendre qu'un Américain des années 1820 mette dans ce livre ?

Les tribus perdues

Une chose à laquelle nous pouvons absolument nous attendre, c'est exactement ce qu'imputent au Livre de Mormon la plupart des gens qui ne l'ont pas lu. Ils supposent que c'est un livre sur les dix tribus perdues, parce c'est à coup sûr ce que la culture de Joseph Smith aurait produit. C'était dans l'air du temps. Les théories selon lesquelles les Indiens descendaient des tribus perdues d'Israël étaient courantes. Pourquoi Joseph Smith n'aurait-il pas suivi ce courant de théories ? On a du mal à imaginer qu'un Américain des années 1820 accouche d'une histoire ridicule sur quelqu'un qui s'enfuit de Juda en 600 av. J-C. Cela n'a aucun rapport avec quoi que ce soit d'important dans la culture religieuse américaine de l'époque, alors que les dix tribus perdues étaient l'obsession du jour. Et cependant ce n'est pas un livre sur les dix tribus perdues. Et c'est ici que cela devient intéressant. Si Joseph Smith avait délibérément voulu contrarier l'attente de ses lecteurs, il se serait fait un devoir de faire dire à son texte qu'il ne s'agissait pas de l'histoire des dix tribus. Et pourtant, contrairement à toute attente, c'est à peine s'il ait fait allusion aux tribus perdues ; elles n'ont presque rien à voir avec l'histoire, que ce soit négativement ou positivement.

Les femmes

Une autre chose à laquelle nous nous attendons à coup sûr dans un livre des années 1820, c'est une histoire d'amour. La biographie et l'histoire étaient, à l'époque, toujours centrées sur des histoires d'amour. Même la Bible compte un grand nombre d'histoires d'amour - Ruth et Boaz, Joseph et Marie, Moïse et Séphora, Abram et Saraï, Isaac et Rebecca, Jacob et Rachel, David et Bath-Schéba, Salomon et la reine de Saba - et à l'époque de Joseph Smith, toutes ces histoires étaient interprétées en mettant fortement l'accent sur l'amour romantique. Les femmes jouaient un rôle très important dans les histoires que l'on racontait en Amérique dans les années 1820. Aucune féministe aujourd'hui n'approuverait le rôle que les femmes jouaient, mais elles étaient là, et elles avaient de l'importance. Tous les actes héroïques se faisaient pour les femmes pour obtenir l'amour d'une femme. Cela, nous en sommes redevables aux troubadours. La tradition romantique était très vivace à l'époque de Joseph Smith.

Malheureusement les femmes sont virtuellement absentes dans le Livre de Mormon. Quand d'aventure elles apparaissent, il est rare qu'elles soient nommées. Il n'y a que trois femmes appartenant à la culture du Livre de Mormon à qui un nom soit donné. L'une d'elles est Sariah, mère de Néphi, l'autre est une prostituée du nom d'Isabel et la troisième est une servante du nom d'Abish.

Aucune des reines qui apparaissent dans l'histoire n'est mentionnée par son nom. Il n'y a qu'un seul de ces auteurs qui mentionne sa propre femme, et lorsque des femmes apparaissent dans un rôle bien précis, elles n'en restent pas moins presque toujours anonymes. Néphi ne se donne même pas la peine de mentionner le nom de la femme qui lui sauve la vie en plaidant pour lui dans le désert. (Beaucoup de gens en concluent un peu vite que cela a dû être la femme qui a fini par épouser Néphi. A mon avis, il y a peu de chance que Laman se soit donné la peine d'écouter les supplications de la future épouse de Néphi. Il me semble beaucoup plus logique que ce soit plutôt la future épouse de Laman qui ait plaidé pour lui. Je crois que le fait que Néphi ne cite pas son nom vient à l'appui de cette supposition, parce que, s'il lui fallait bien inclure cette femme dans son histoire, il ne pouvait pas décemment faire remarquer que c'était la femme qui avait fini par épouser Laman. Laman est le roi des méchants au moment où Néphi écrit son histoire, et la femme de Laman est probablement reine. Néphi ne consacre pas beaucoup de temps dans son récit à reconnaître les actes vertueux de ses ennemis. Bien entendu tout cela ne prouve rien, mais c'est tout de même une hypothèse intéressante, je crois.)

La façon dont les femmes sont traitées dans le Livre de Mormon est bien loin de ressembler à la façon dont elles étaient considérées et traitées aux Etats-Unis dans les années 1820. Si vous en doutez, vous n'avez qu'à voir comment les femmes mormones sont traitées dans l'histoire écrite par B. H. Roberts ou dans la 'Documentary History of the Church', qui est plus un produit de cette époque-là. Il est sans doute révélateur que la seule culture du Livre de Mormon où les mères jouent un rôle important n'est pas la culture des auteurs du livre - ce n'est pas la culture néphite. Au contraire, lorsque 2000 jeunes soldats attribuent à leurs mères le mérite de leur avoir enseigné le courage et la justice, ils sont les produits de la culture lamanite. En outre, c'est dans la culture lamanite que la reine des Lamanites joue un rôle important dans la conversion de son peuple et qu'une servante appelée Abish, espérant motiver ses concitoyens lamanites à croire en la puissance de Dieu, réunit le peuple pour voir le roi et la reine lamanites en transe, accablés par l'Esprit. Retirez ces expressions culturelles lamanites de l'histoire, et vous verrez que le Livre de Mormon surprend considérablement par son omission des femmes dans les événements de l'histoire néphite. C'est quelque chose de tout à fait étranger à l'attitude existant dans la culture de Joseph Smith. L'attitude du Livre de Mormon à l'égard des femmes est parfaitement acceptable dans beaucoup de cultures de l'histoire du monde, mais dans aucune de celles que le prophète aurait connues.

L'attention accordée à l'auditoire

Mais les confessions les plus révélatrices font surface dans de tout petits choix, presque imperceptibles, et c'est là que même le fraudeur le plus brillant se trahit. Il va rendre la culture qu'il a inventée différente de celle dans laquelle il vit - mais elle ne sera différente que dans la mesure où il y a pensé. Le Livre de Mormon doit être une histoire américaine sauf là où l'auteur du faux a pensé à rendre la culture différente. Tous les éléments de l'Utopia de More, des Voyages de Gulliver de Swift et du Robinson Crusoe de Defoe sont présentés à la lumière de la culture anglaise de l'époque de l'auteur. Partout où le pays étranger n'a pas été rendu délibérément différent de l'Angleterre, il est comme elle ; et lorsqu'il est différent, la différence est clairement indiquée et commentée. Bien entendu, étant donné que ces œuvres sont écrites du point de vue d'un personnage de l'histoire qui est un Anglais contemporain, la narration doit mettre en évidence les différences. Mais, pour commencer, il devrait y avoir beaucoup plus de différences ; il est absurde de constater à quel point ces pays étrangers se révèlent être anglais.

L'auteur d'une culture qu'il a inventée va être fier de sa création. Il lui est pratiquement impossible de ne pas brandir ses idées les plus passionnantes, d'en faire des éléments importants de l'intrigue pour qu'il soit impossible à l'auditoire de ne pas les remarquer. Malheureusement, si le Livre de Mormon est un faux, l'auteur est étonnamment humble. Les différences culturelles les plus subtiles ne sont pas mises en évidence ; au contraire, elles sont souvent cachées de sorte que la plupart des lecteurs ne s'en rendent absolument pas compte et les citent même comme exemple de ressemblance avec la culture américaine des années 1820.

Et pourtant même les auteurs les plus humbles et les plus effacés sont incapables d'oublier complètement leur auditoire contemporain. Même quand le narrateur est censé être membre de la culture étrangère, l'auteur introduit malgré tout les petites explications qui sont nécessaires pour que l'auditoire contemporain comprenne la culture qu'il présente. Étant donné que l'auteur a inventé l'étrange culture, il est extrêmement conscient de toutes les différences, de toutes les choses que ses lecteurs auront du mal à comprendre. Il veillera à ce que le contexte culturel soit expliqué. Il le fera peut-être d'une manière très subtile, mais l'explication sera là.

Mais si c'est un document authentique, ces différences seront presque invisibles, parce que l'auteur ne pensera pas qu'il pourrait en être autrement et par conséquent il ne lui viendra pas à l'idée qu'une explication soit nécessaire. Les épisodes de 'I love Lucy' n'ont jamais pris la peine d'expliquer 'à propos, le mari est le chef de famille, et a le droit de dire à sa femme ce qu'elle doit faire comme si elle était un enfant.' Il considère comme évident que l'auditoire sait cela. Il considère que l'auditoire n'a pas besoin que l'on justifie la raclée que Ricky flanque à Lucy. Précisons qu'il ne s'agit pas d'une 'femme battue'. La nécessité d'une telle explication ne leur vient pas à l'esprit.

Pourtant le Livre de Mormon est un document complexe. Mormon abrège des documents qui viennent des nombreuses générations qui l'ont précédé. De même qu'il y a des différences culturelles entre 1950 et 1990, il y aura des moments où Mormon, qui écrit à la fin du 4ème siècle, se rend compte des changements culturels qui se sont produits depuis le temps d'Alma, par exemple, 4 siècles plus tôt. Il y aura donc effectivement des moments où il explique des éléments culturels. Toutefois, il explique essentiellement ces différences culturelles non pas à nous, mais plutôt en des termes qui les expliqueraient à ses contemporains. Et si Mormon va probablement expliquer des choses qui lui paraissent étranges, à lui, dans les documents plus anciens qu'il abrège, il ne lui viendra pas à l'esprit d'expliquer des choses qui lui paraissent parfaitement normales.

Les juges

Ainsi, l'auteur du Livre de Mormon explique-t-il des choses qu'un auditoire américain des années 1820 devrait se faire expliquer et en des termes tels qu'il comprendrait ? Sûrement pas. Examinons quelques-uns des points les plus évidents, certains des endroits où les gens pensent que Joseph Smith s'est mis dedans. Par exemple, quand Mosiah renonce à son trône, le règne des juges commence, et les juges sont choisis 'par la voix du peuple'. Les critiques du Livre de Mormon considèrent automatiquement ceci comme la preuve que Joseph Smith, vivant dans une démocratie, devait montrer la démocratie américaine comme étant le gouvernement idéal.

Réfléchissons bien. Les ressemblances entre le règne des juges et la démocratie américaine sont, c'est le moins qu'on puisse en dire, superficielles. Mormon, qui vivait à une époque où les juges ne règnent pas, explique ce que sa culture aurait besoin qu'on lui explique - mais ne fait aucun commentaire sur les différences très significatives entre les juges et la démocratie américaine. Les juges sont peut-être choisis dans un certain sens par la volonté du peuple, mais regardez comment cela marche en réalité. Du temps de Joseph Smith on parlait beaucoup de la séparation constitutionnelle des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire. Mais dans le Livre de Mormon, le juge non seulement juge le peuple, mais applique aussi la loi et commande la récolte des impôts et du ravitaillement et les envoie pour soutenir les armées. Il applique la loi traditionnelle, mais quand on a besoin de nouvelles lois, c'est le juge qui les fait ! Où Joseph Smith aurait-il vu cela dans la vie américaine de son époque ?

Comment ces juges sont-ils choisis ? Nous n'entendons quasiment pas parler d'élections contestées. Au contraire, les juges semblent désigner leur successeur. A de rares exceptions près, le juge remplit ses fonctions jusqu'à la mort et est habituellement remplacé par un de ses fils ou un frère ou par un membre de la famille qui a précédemment détenu la fonction de juge.

Les juges fonctionnent en réalité comme des rois élus. Le vieux système du gouvernement était resté ; ils avaient juste une méthode différente de choisir le responsable. Mormon attire l'attention sur la différence, ce qui veut dire qu'il met l'accent sur l'élection des juges par la voix du peuple, mais ne conteste pas un seul instant le fait que l'autorité doive se limiter à un petit nombre de familles aristocratiques et que les juges devraient avoir des pouvoirs monarchiques. Loin d'être une erreur de la part du Livre de Mormon, c'est ici un des endroits où le Livre de Mormon montre bien qu'il ne vient pas de la culture américaine des années 1820. Même le meilleur des faussaires aurait rendu les juges beaucoup plus américains ou aurait évité de faire une allusion quelconque à la démocratie.

Le lignage

Les classes sociales et les divisions politiques que nous trouvons dans le Livre de Mormon, sont des structures complètement étrangères à tout ce que Joseph Smith connaissait. Pour Joseph Smith, les classes sociales étaient basées entièrement sur l'argent, lequel s'étalait sous forme de propriétés. Lorsque l'argent constitue la base de la distinction sociale dans le Livre de Mormon, il n'est jamais associé à des terres, mais plutôt à de beaux vêtements. Ceci cadre parfaitement avec l'Amérique Centrale, mais ce n'est absolument pas quelque chose que Joseph Smith aurait connu.

Quand il se produit des conflits sociaux dans le Livre de Mormon, ils semblent plutôt suivre les distinctions de lignage que les distinctions économiques. Il était de pratique courante dans le bassin des Caraïbes qu'une tribu d'envahisseurs s'installe comme classe gouvernante permanente sur une tribu indigène, comme le firent les Taino de Haïti. Telle semble être la pratique cachée au sein de la culture du Livre de Mormon. Les Néphites semblent avoir été la classe gouvernante superposée à la population mulékite sous-jacente de Zarahemla, et, leur influence grandissant, ils maintinrent cette pratique d'assujettir des populations indigènes au gouvernement d'une aristocratie néphite. Les Zoramites semblent avoir fait la même chose, de sorte que la division entre les Zoramites et les pauvres est clairement tracée. Les pauvres sont gouvernés par les Zoramites, mais ils ne sont pas Zoramites eux-mêmes.

A Ammonihah, Amulek, affirme qu'il est descendant de Néphi. Cela semble être important, et pourtant ce ne le serait guère si tout le monde descendait de Néphi. Mais c'est peut-être dans le conflit entre les 'hommes-du-roi' et les 'hommes libres' que la distinction apparaît le plus clairement. Beaucoup d'entre les critiques de Joseph Smith pensent qu'elle est basée sur la guerre d'indépendance des États-Unis, mais c'est tout le contraire : un effort de la part d'une vieille aristocratie pour réaffirmer sa primauté sur les nouveaux juges. L'Amérique que Joseph Smith connaissait n'avait pas de classe héréditaire dont un grand nombre de personnes pensaient qu'elle avait le droit de gouverner. Même en Angleterre, une civilisation dont le prophète avait probablement une connaissance superficielle, aucun groupe de nobles n'aurait pu assembler une armée populaire qui aurait cherché à ramener le règne des rois plutôt que le gouvernement parlementaire. Mais Zarahemla avait un clan, un lignage, qui pouvait disposer d'un énorme soutien populaire - la vieille famille régnante des Mulékites. Les rois néphites avaient abandonné le droit de régner et avaient confié le gouvernement à des juges élus. Mais le peuple indigène de Zarahemla devait se souvenir qu'il avait jadis eu des rois à lui, avant que ces étrangers n'arrivent du pays de Néphi. Et il savait qui devait être le roi. Ainsi, même si le Livre de Mormon appelle cela une guerre entre les hommes-du-roi et les hommes libres - ce qui est certainement comme le verraient ceux qui étaient du côté des hommes libres, comme l'étaient à coup sûr les auteurs des récits du Livre de Mormon - les hommes-du-roi eux-mêmes devaient y voir une lutte entre l'antique tradition des natifs et la classe gouvernante, qui avait abandonné sa légitimité en renonçant au trône. Après tout, les rois néphites n'avaient régné que pendant trois générations à Zarahemla.

Cette façon de voir rend l'histoire du Livre de Mormon beaucoup plus claire et semble cadrer avec les pratiques culturelles du livre. D'autre part, la guerre d'indépendance américaine ne fournit pas d'analogie utile et ne cadre pas avec les faits du livre. Pourtant si le Livre de Mormon était un faux, cette pratique sociale étrangère aurait certainement été soulignée et expliquée pour que le lecteur américain des années 1820 ne puisse en aucune façon s'y tromper. Or l'auteur la considère simplement comme allant de soi, de sorte que le lecteur, qui ne cherche pas à découvrir des modèles sociaux différents peut facilement passer dessus sans s'en apercevoir. Il ne viendrait même pas à l'idée de Mormon, pas plus qu'à celle des auteurs dont il abrège les ouvrages d'expliquer les rapports parmi les tribus et les lignages, parce que pour eux c'étaient là des choses évidentes. Si vous voulez une analogie, pensez aux mystères de Tony Hillerman. Ces histoires se situent dans la réserve navajo d'Arizona et du Nouveau-Mexique, et cependant il n'éprouve pas le besoin de prendre le temps d'expliquer aux lecteurs américains que les Navajos étaient autrefois une tribu indépendante, qui fut enfermée dans une réserve par le gouvernement des Etats-Unis. Il ne rappelle certainement pas toute l'histoire des relations entre les natifs de l'Amérique et les envahisseurs européens. De même, combien de traités et d'articles n'écrit-on pas sur la pauvreté parmi les noirs des villes américaines d'aujourd'hui sans se donner la peine de répéter toute l'histoire de l'esclavage, de l'émancipation, de la ségrégation, de l'émigration afro-américaine vers les villes du nord et de la lutte pour l'obtention des droits civiques ?

Dans une histoire plus longue des États-Unis ces thèmes seraient bien entendu traités, précisément parce qu'ils ont changé avec le temps. En fait, étant donné la rapidité des changements qui se produisent dans notre civilisation, nous avons tendance à expliquer beaucoup plus que les historiens des époques précédentes. Mais même ainsi, combien d'histoires relatant des événements importants de l'histoire américaine ne pourrait-on pas écrire sans la moindre allusion à des ciné-parcs, des fours à micro-ondes et des calculatrices de poche ? Nous ignorons ce que nous considérons comme allant de soi, tout comme les auteurs du Livre de Mormon. Lorsque après la naissance du Christ, la société Néphite s'effondre totalement, le peuple retombe immédiatement dans des organisations tribales : Néphites, Jacobites, Joséphites et ainsi de suite. Mais au cours de toutes les années écoulées depuis que les Néphites s'étaient organisés en nation, jamais ces tribus n'ont été mentionnées une seule fois à l'exception de la tribu gouvernante néphite. On aurait pu croire que le peuple tout entier était néphite. Et cependant ces organisations tribales ont persisté pendant la totalité des 600 ans de société néphite et étaient là pour assurer un squelette d'organisation sociale lorsque le règne de la loi a pris fin. Ainsi, le faussaire qui a écrit le Livre de Mormon était à ce point brillant que non seulement il a conservé cette organisation fantôme de la société jusqu'à ce qu'elle soit nécessaire dans l'intrigue juste avant le roi Jacob, mais s'est également délibérément abstenu d'en parler exactement comme un membre de cette civilisation écrirait l'histoire.

Suppositions à propos de Zarahemla

Je voudrais proposer une digression sur la question de Zarahemla et des Mulékites. On a beaucoup commenté la déclaration du roi Zarahemla que son peuple descendait du fils cadet du roi Sédécias. Des efforts aussi extraordinaires que peu concluants ont été faits pour trouver justement ce fils, oublié par les vainqueurs babyloniens de Jérusalem ; on a consacré tout autant d'efforts à expliquer comment un bon nom jarédite comme Mulek a pu apparaître dans la famille d'un roi israélite. Mais est-ce que c'est réellement nécessaire ?

Dans la culture méso-américaine, toute classe gouvernante devait se réclamer d'un ancêtre antique qui était un dieu ou, tout au moins, un roi d'une culture admirée. Tous ceux qui ont gouverné dans la vallée de Mexico ont toujours dû prétendre descendre des Toltèques ou en être les héritiers. Les villes mayas rivales jouaient à qui avait le plus grand ancêtre. Imaginez maintenant les Néphites vigoureux et dangereux, venus des plateaux du Guatemala, descendre dans la vallée du fleuve Sidon. Le roi Zarahemla négocie avec le roi Mosiah. Mosiah lui parle évidemment de ses ancêtres et lui raconte comment Dieu a fait sortir Léhi et Néphi de Jérusalem au moment où Sédécias était roi d'Israël. Aux yeux de Mosiah, ce qu'il fait, c'est rendre son témoignage et affirmer la direction divine qu'il reçoit en tant que roi légitime d'un peuple élu. Pour Zarahemla, ce qu'il fait, c'est prétendre que parce qu'il descend d'un prophète, cela lui donne le droit de gouverner le peuple de Zarahemla et de l'écarter de la fonction royale. Alors, que fait Zarahemla ? Mosiah reconnaît que ses ancêtres n'étaient pas rois en Israël. Zarahemla choisit alors Mulek, son ancêtre le plus noble, et puis déclare qu'il est le fils de ce dernier roi d'Israël. Par conséquent, s'il y a quelqu'un qui a le droit de régner sur quelqu'un c'est bien Zarahemla qui a le droit de régner sur Mosiah et sur son peuple. Mais Mosiah lui fait gentiment remarquer que si Zarahemla et son peuple sont descendants israélites, ils ont bel et bien oublié leur langue et leur écriture et par conséquent ont de toute évidence déchu de la haute civilisation d'Israël. Les Néphites, pour leur part, ont conservé un système d'écriture que personne d'autre n'utilise et que Zarahemla ne peut pas lire. Ils ont une histoire qui rend compte de chaque année depuis leur arrivée en Amérique, ce que Zarahemla ne peut bien entendu pas montrer.

En fin de compte, les négociations, quelles qu'elles aient pu être, débouchent sur l'abandon de la royauté par Zarahemla et l'assujettissement de son peuple au gouvernement des Néphites. Mais l'histoire de Mulek a quand même joué un rôle très utile - elle a permis aux peuples de fusionner, non pas avec l'hostilité des conquérants à l'égard des conquis, même si c'était là effectivement ce qui était fondamentalement leur relation, mais plutôt avec une idée de fraternité. Ils étaient tous israélites. Ainsi personne n'avait de raison de mettre en doute l'histoire de Mulek, parce que même si elle n'atteignait pas son but originel de permettre à Zarahemla de l'emporter sur Mosiah, elle remplissait quand même la fonction précieuse d'unir les nations nouvellement combinées en une seule tribu. Ce ne fut bien entendu pas un succès total, sinon il n'y aurait pas eu plus tard de rébellion des hommes-du-roi contre les hommes libres néphites, mais compte tenu du fait que le peuple de Zarahemla était nettement plus nombreux que celui de Mosiah, l'histoire de Mulek a pu contribuer à la victoire finale des juges dans ce conflit. Si cette théorie est correcte, elle n'implique pas que le Livre de Mormon soit d'une certaine façon un faux. Personne dans le Livre de Mormon ne prétend le moins du monde que l'histoire de Mulek ait été donnée à quelqu'un par inspiration. La source n'est rien d'autre que l'affirmation de Zarahemla au cours de ses négociations avec Mosiah. Le fait que Mormon et d'autres auteurs aient cru l'histoire ne prouve pas qu'elle soit vraie ou fausse, cela prouve simplement qu'elle faisait partie de la culture néphite. Et si ma théorie est juste, et que Mulek n'était pas plus fils de Sédécias que moi, cela nous épargne l'embarras d'essayer de faire cadrer ce récit avec l'absence totale de preuves convaincantes que Sédécias avait un fils du nom de Mulek qui échappa aux Babyloniens sans susciter une énorme quantité de traditions juives attendant le retour du fils perdu du dernier roi de Juda. Nous ne devons pas expliquer une émigration vers l'Amérique dirigée par le Seigneur, mais sans le même genre de préparation et de commandements que ceux qui ont été donnés à Léhi et à Néphi. Nous ne devons pas expliquer le fait que nous pensons que l'Amérique est l'héritage de Manassé et d'Ephraïm, alors qu'en fait les deux tiers des Néphites auraient été descendants de Juda - ce qui, dans mon esprit, en tout cas, ferait un sort au caractère littéral de l'application de la parabole du bois de Joseph et du bois de Juda au Livre de Mormon et à la Bible.

Mais ce n'est là que théorie et si je me trompe et qu'il y a réellement eu un Mulek qui a été conduit en Amérique par le Seigneur, cela ne va pas me faire perdre mon témoignage! Je pense simplement que c'est une chose à laquelle il faut réfléchir, une possibilité à envisager.

Villes instantanées

Joseph Smith habitait en un endroit où de nouvelles colonies étaient apparues dans le désert, et il savait très bien ce que cela impliquait. Ses contemporains connaissaient parfaitement bien la différence entre une colonie, un village, une petite ville et une grande ville. Ils savaient exactement, pour l'avoir appris à la dure, ce qu'il fallait pour passer du désert à la ville - combien d'années, combien de colons.

Alors comment se fait-il que lorsque le capitaine Moroni essaie de protéger les frontières néphites, il fonde des villes à gauche et à droite? Des villes qui sont instantanément fortifiées et peuplées, apparemment sans aucune espèce d'émigration de colons depuis le cœur du pays néphite ? Joseph Smith connaissait le mot fort, et savait parfaitement bien qu'un commandant néphite essayant de s'approprier un terrain hostile ne fonderait pas des villes - il construirait des forts et y laisserait des garnisons.

Mais dans la civilisation méso-américaine, en particulier dans les jungles où les Mayas construisaient leurs villes, il y avait toujours des petits villages et des colonies dans le désert, des familles vivant seules ; et un roi ambitieux cherchant à s'étendre pouvait très facilement s'installer dans un nouveau territoire, rassembler tout un tas de colons isolés et vulnérables et les unir en une ville. Il n'y avait pas besoin de colons de l'extérieur. Les gens étaient déjà sur place. Ils se rassemblaient simplement pour créer des édifices publics - des temples à l'époque maya - mais, dans le cas de Moroni, des fortifications pour assurer la défense. Les villes ne réclamaient pas de garnison importante, étant donné que la population nouvellement rassemblée devenait des citoyens-soldats. Et beaucoup de gens n'étaient que trop heureux d'accepter la suprématie de la nation qui les rassemblait et en faisait une ville. Cela leur donnait une plus grande sécurité, un sentiment d'identité et créait des liens avec une grande nation et une civilisation désirable, sans oublier une religion puissante.

Personne dans l'Amérique des années 1820 ne savait cela. Et pourtant le capitaine Moroni parcourt le désert, construisant des villes, exactement comme le faisaient les Mayas. Les auteurs du Livre de Mormon n'en faisaient même pas un grand plat - ils considéraient que cela allait de soi et que c'était comme cela que le monde marchait. C'était évident que l'on pouvait créer instantanément des villes dans le désert sans amener des colons de l'extérieur. C'était comme cela que Mormon le voyait. Mais est-ce que Joseph Smith aurait jamais pu voir les choses de cette façon-là ?

Les docteurs de la loi

Beaucoup estiment que l'apparition de docteurs de la loi dans le Livre de Mormon est la preuve que l'on a à faire à un élément américain. Après tout, Joseph Smith et sa famille avaient toutes les raisons du monde d'avoir une mauvaise opinion des hommes de loi et les allusions aux hommes de loi dans le Livre de Mormon ne sont guère flatteuses.

Mais il n'y a rien d'exclusivement américain chez les hommes de loi. Les Romains avaient des hommes de loi, eux aussi, et les hommes de loi romains ressemblaient beaucoup plus à ceux que l'ont voit dans le Livre de Mormon que les hommes de loi américains que Joseph Smith connaissait. Un homme de loi comme Zeezrom paraissait efficace, non parce qu'il manipulait plus habilement la loi, mais parce qu'il était persuasif et qu'il avait une grande influence. Il prenait quelqu'un sous sa protection et parlait comme l'avocat de la personne. Quand vous aviez Zeezrom dans votre camp, vous gagniez non pas parce qu'il comprenait la loi, mais parce que sa rhétorique et sa réputation était puissante. En outre, les poursuites judiciaires contre Alma et Amulek semblent avoir pour origine les hommes de loi eux-mêmes comme plaignants tandis qu'Alma et Amulek n'avaient pas d'avocat de la défense, mais se défendaient eux-mêmes. Cela ne suit pas le modèle américain.

Attribution d'un nom

En fait, la seule chose qui donne l'impression que Zeezrom et compagnie semblent américains est le fait que Joseph Smith traduit le mot néphite désignant le rôle qu'il jouait dans la société néphite par l'expression anglaise docteur de la loi. Si Joseph Smith recevait la connaissance pure de ce que voulaient dire les auteurs du Livre de Mormon tandis qu'ils écrivaient, il n'en devait pas moins de le rendre en anglais. Toutefois, dans un petit nombre de cas rares, l'idée qu'il essayait de traduire n'avait pas d'équivalent anglais, et c'est ainsi que nous trouvons les cureloms et les cumoms. Mais la plupart du temps il y avait un mot anglais qui venait à l'esprit de Joseph Smith, un mot qui était suffisamment proche pour faire passer l'idée, même si, comme dans toute traduction, les mots ne sont jamais exacts et ne pourront jamais l'être. Bien que la traduction est la plus correcte possible, il n'en reste que ce n'est 'qu'une' traduction. Ainsi lorsque Joseph Smith applique l'expression docteur de la loi à un avocat d'un système juridique qui n'était pas très proche du système juridique américain, cela peut être trompeur, mais c'est quand même la traduction la plus correcte possible, étant donné la langue dont le prophète disposait à l'époque. En fait, l'absence même de mots exotiques confirme l'authenticité de la traduction de Joseph Smith. Les auteurs de science-fiction et leurs critiques connaissent bien la longue tradition de ce que James Blich a appelé 'schmiert'. Blich a fait remarquer combien il était ridicule que la plupart des auteurs de science-fiction, quand ils essayent de montrer une faune tout à fait inconnue, produisent une créature ressemblant à un lapin et agissant comme un lapin et traitée comme un lapin, à laquelle on donne pourtant le nom de 'schmiert'. C'est, bien entendu, loufoque. Les gens qui émigrent dans un nouveau pays où ils trouvent des plantes et des animaux étranges attribuent aux nouvelles créatures les noms qui leur sont familiers. C'est ainsi que les Anglais qui émigrèrent en Amérique appelèrent les bisons 'buffalos' [buffles] et le maïs 'indian corn' et finalement simplement 'corn' [blé], même si en Angleterre ce mot était le terme générique désignant le blé. Les Anglais n'éprouvaient pas le besoin d'inventer de nouveaux noms pour des articles qui étaient 'suffisamment proches'.

Il est certain que les Néphites ont suivi le même processus et ont utilisé d'anciens mots pour de nouveaux objets. C'est ainsi que si en fait il n'y avait pas de chevaux en Amérique à l'époque du Livre de Mormon, le mot hébreu signifiant cheval pouvaient néanmoins s'appliquer très facilement à un autre animal agissant comme un cheval. En outre, la langue dans laquelle Mormon écrivait a très bien pu être une langue idéographique et, dans ce cas, peu importait ce qu'était le mot prononcé pour désigner un animal déterminé du moment que les auteurs néphites étaient convenus d'utiliser le vieil idéogramme 'cheval' pour désigner cet animal. Il n'est donc pas plus étonnant de voir le mot cheval que de voir le 'buffalo' [buffle] utilisé dans un pays où il n'y avait pas de buffles mais simplement des bisons.

Ce qui est amusant dans tout cela, c'est que la plupart des auteurs de science-fiction continuent à faire les choses de travers, continuent à inventer des dizaines de noms étranges, parfaitement inutiles et souvent imprononçables pour désigner des objets courants. Il y a maintenant deux générations que nous avons des ordinateurs et personne n'a encore éprouvé le besoin de les appeler 'ordis', par exemple - et pourtant je trouve des romans de science-fiction flambant neufs qui inventent un nom futuriste stupide pour désigner les ordinateurs. Quand un auteur de science-fiction veut montrer un livre futuriste, qu'on lit de manière digitale, il lui trouve souvent un nouveau nom fantaisiste. Il n'a pas l'air de comprendre que les livres futuristes seront appelés - comprenez bien cela - des 'livres'. Après tout, quand nous avons voulu trouver un nom pour désigner l'objet dans lequel nous roulons, nous l'avons appelé 'voiture', alors que les autos étaient tout à fait différentes des voitures de chemin de fer. Ce mot courant est le mot qui existait déjà et que l'on a simplement appliqué à la nouvelle chose. Et nous, les Américains, nous sommes un peuple qui est habitué à créer de nouveaux mots et aux innovations techniques qui réclament un langage nouveau. La plupart des civilisations ne sont pas aussi ouvertes au langage nouveau, et la plupart des langues ne sont pas tellement ouvertes à l'emprunt et à l'invention de noms. Elles ont tendance à appliquer le vieux langage aux nouvelles situations.

Nous autres, auteurs de science-fiction, nous avons des générations d'expérience pour nous guider, et nous n'arrivons quand même pas à faire les choses convenablement. L'auteur du Livre de Mormon, lui, a réussi à faire les choses convenablement - même dans les cas où faire les choses convenablement paraît erroné à la plupart des gens qui n'y ont pas bien réfléchi. C'est là un point important. La tendance naturelle des narrateurs qui essaient de créer une civilisation étrangère est d'inventer toutes sortes de nouveaux mots pour montrer à quel point cette civilisation est vraiment étrange -- mais l'auteur du Livre de Mormon n'a pas suivi cette pratique presque universelle. Au contraire, il a fait quelque chose de tellement sophistiqué que même ceux qui font ce genre de chose pour gagner leur vie n'y arrivent quand même pas. On peut bien entendu prétendre que le 'faussaire' qui a inventé le Livre de Mormon était à ce point naïf qu'il ne lui est pas venu à l'esprit qu'il créait une société étrangère et par conséquent, ne s'est pas donné la peine de créer de nouveaux noms. Mais ce n'est manifestement pas le cas, car s'il était naïf à ce point là, il n'aurait pas inventé de culture étrangère pour commencer. Ces Néphites et ces Lamanites auraient été culturellement des Américains blancs et des Indiens d'Amérique du Nord, ce qu'ils ne sont pas, à coup sûr.

Le Grand Esprit

A propos de cowboys et d'Indiens, pourquoi ne trouvons-nous pas en grand nombre les idées que l'on se faisait des Indiens américains dans les années 1820 ? Où sont les terrains de chasse éternels ? Où sont les tipis et les wigwams ? Où sont les mocassins et les peaux de daim ? Les canoës, les calumets de la paix ? Pourquoi avons-nous affaire à des villes plutôt qu'à des villages ? Pourquoi ne trouvons-nous aucune explication des grands tertres indiens ? Bref, où est passé James Fenimore Cooper ?

La seule fois que nous rencontrons quelque chose qui pourrait faire penser à la conception qu'avait l'homme blanc des années 1820 des Indiens d'Amérique du Nord, c'est quand Lamoni et Ammon parlent d'un Grand Esprit. C'est peut-être tout simplement la façon dont Joseph Smith a traduit le mot utilisé par Lamoni pour désigner Dieu, en pensant, bien entendu, comme il le pensait certainement, aux croyances des Indiens d'Amérique du Nord. Ce pourrait donc être une question de choix des mots. Je suis enclin à croire que c'est une traduction équitable de la notion de Dieu qu'avait Lamoni ; ce n'est en tout cas pas en contradiction avec les croyances méso-américaines, où la notion d'un Grand Esprit qui était le Dieu par-dessus tous les dieux semble avoir été une croyance existante.

Transports

Dans le Livre de Mormon, personne n'utilise de moyen de locomotion. Réfléchissez. Je n'ai pas besoin de vous parler d'un voyage en avion quand je dis que je suis venu jusqu'ici. Les gens de l'époque de Joseph Smith utilisaient un moyen de transport chaque fois que c'était possible, soit le cheval soit un chariot. Lorsqu'ils faisaient un long voyage à pied, ils le disaient, parce que c'était remarquable. Mais il n'y a personne dans le Livre de Mormon qui utilise un moyen de transport quelconque. Comment Joseph Smith a-t-il pu faire aller les Néphites et les Lamanites de son invention à pied, et comment a-t-il réussi à s'empêcher de jamais attirer l'attention sur ce fait ?

Réseaux et relations

Aujourd'hui nous utilisons les emplois et l'école pour nos réseaux de relations. Dans la Rome antique, c'était la clientèle. Dans le Livre de Mormon c'étaient les groupes familiaux étendus. Nous en trouvons des traces évidentes dans Amulek et dans la façon dont les familles des prophètes sont traitées au cours des années. Le lignage est le premier type de relation auquel on prétend. La famille est le premier guide pour déterminer la dignité d'un homme à gouverner. Encore une fois, cela ne correspond à rien de ce qui était familier à Joseph Smith. La famille était importante dans l'Amérique des années 1820, mais comme indicateur d'identité, pas comme système de réseau. Au lieu de cela, les gens se connaissaient et établissaient les rapports les uns avec les autres grâce aux partis politiques ou parfois à des sociétés comme la Franc-maçonnerie. Mais la plupart du temps les liens fondamentaux étaient entre employés et employeurs, auquel cas la personne engageant l'autre appartenait à un niveau supérieur, ou entre client et professionnel, auquel cas la personne engagée était celle qui était d'un niveau supérieur (comme dans le cas des médecins et des avocats).

Alors où se trouvent ces rapports commerciaux dans le Livre de Mormon ? Joseph Smith a passé toute sa jeunesse à travailler en louant ses services à l'un ou l'autre fermier. Mais le seul endroit du Livre de Mormon où un homme va travailler comme employé d'un autre c'est lorsque Ammon se met au travail pour le roi Lamoni, et, dans cette relation, il n'y a rien qui ressemble aussi peu que ce soit au système d'engagement contre rémunération que Joseph Smith connaissait. Les hommes de loi sont également payés, mais nous ne les voyons pas pendre leur enseigne et prendre tous ceux qui viennent. Et c'est tout en ce qui concerne le commerce. Le type de relations extérieures à la famille que Joseph Smith connaissait le mieux ne se retrouve tout simplement pas dans le Livre de Mormon.

Bien entendu, en Méso-Amérique, engager des hommes de métier, cela n'existait pas. Tout le monde faisait tout. Quand le moment était venu de travailler dans les champs, tous ceux qui faisaient partie de la classe ouvrière faisaient les travaux des champs. Quand le moment était venu de faire des travaux publics, tous ceux qui appartenaient à la classe ouvrière faisaient des travaux publics. Et entre-temps, les dirigeants les supervisaient et les prêtres faisaient leurs rituels, ils faisaient leurs études et leurs observations et écrivaient leurs registres. Quand les gens se spécialisaient - comme lorsqu'il s'agissait de graver dans de la pierre pour créer des œuvres d'art - ils ne le faisaient que sur ordre royal mais pas comme un travailleur indépendant se faisant payer. Il n'y avait pas de classe moyenne ni même de classe ouvrière libre. Et c'est là la culture qui correspond le mieux au modèle que nous voyons dans le Livre de Mormon. Quand les Lamanites viennent régner sur le peuple du roi Limhi, le roi des Lamanites ne leur confie pas de nouvelles tâches, mais prélève un lourd pourcentage sur leurs récoltes et place des gardes pour les maintenir sur place. Le conquérant du peuple d'Alma est capable de leur imposer des maîtres de corvée, mais il ne fait rien pour réorganiser leur société. Pourquoi ? Parce que leur mode de vie était déjà de travailler aux champs ensemble, de sorte qu'ils poursuivaient leurs travaux habituels. La seule différence, c'était qu'au lieu que ce soit leurs dirigeants qui les dirigent dans les champs, c'étaient des gardes ou des chefs de corvée lamanites qui les surveillaient pour s'assurer qu'ils ne relâchaient pas leurs efforts, ni ne volaient, ni ne s'enfuyaient dans le désert.

Les gens ordinaires d'une ville quelconque du Livre de Mormon semblent pouvoir être réunis à n'importe quel moment. Quand Alma veut parler aux pauvres qui sont gouvernés par les Zoramites, il n'a pas besoin d'aller de maison en maison, ou d'aller les trouver dans leurs emplois respectifs. Ils travaillent déjà ensemble et il n'a qu'à réclamer leur attention pour leur adresser la parole. Et pourtant Joseph Smith ne fait rien pour faire ressortir la différence existant entre les emplois et les métiers du Livre de Mormon et ceux qu'il connaissait. Pourquoi? Parce qu'il traduisait un document qui avait été écrit par quelqu'un à qui il ne venait pas à l'idée d'attirer l'attention sur cette façon de faire pour la bonne raison qu'il ne savait pas qu'il y avait une autre manière d'organiser le travail. Une fois de plus, le Livre de Mormon agit comme un document authentique provenant de la civilisation qu'il décrit, plutôt que comme une histoire écrite par quelqu'un inventant une civilisation pseudo-étrangère.

Évanouissement

Où Joseph Smith est-il allé chercher cette histoire des gens qui perdent conscience pour montrer un sentiment profond ? Et surtout des hommes ? Quelque chose d'impensable dans les années 1820. Un homme qui s'évanouit et qui reste ensuite étendu comme mort pendant plusieurs jours ? Cela ne correspond à aucun comportement social dans la civilisation de Joseph Smith. En fait c'est embarrassant, il faut bien le dire ; nous évitons de nous évanouir, et si cela nous arrive, nous ne le clamons pas autour de nous. Et cependant la civilisation méso-américaine est tout à fait à l'aise lorsque des gens réagissent à un stress émotionnel en s'évanouissant, surtout quand il s'agit d'une expérience religieuse.

Rois et sous-rois

Et qu'est-ce que c'est que cette histoire d'un roi qui a un père - vivant - qui est également roi ? C'est tout à fait normal dans la culture maya, où un fils de roi peut être roi ailleurs. Il y a des sous-rois partout. Mais le seul système de royauté dont Joseph Smith connaissait quoi que ce soit était le modèle européen et en Europe, si vous avez un fils de roi qui se proclame roi, vous finissez par une guerre civile. Comment Joseph Smith, s'il créait un faux, a-t-il osé s'écarter d'une manière aussi radicale de tout modèle de royauté connu ? Et ce faisant, comment a-t-il fait pour tomber juste avec la civilisation méso-américaine ?

Questions de rédaction

Pourquoi ces éléments échappent-ils à l'attention de la plupart des critiques ? Parce que le texte ne les souligne en aucune façon. On ne les trouve que par implication. Il y en a, bien entendu, qui prétendent que parce qu'on ne les trouve que par implication, ils ne sont pas là du tout, mais je pense que lorsque vous les comparez aux documents d'autres civilisations étrangères, vous pouvez voir que ces différences culturelles sont parfaitement réelles. Les seules choses qui manquent, c'est ce qui aurait été écrit si Joseph Smith l'avait inventé.

Centres d'intérêt de l'auteur

Le Livre de Mormon n'explique jamais tout un tas de choses que nous voudrions qu'il explique. Personne ne nous parle jamais en détail, par exemple, de ce que les gens mangent et boivent. On nous dit que les riches ont de beaux vêtements, mais personne ne décrit ce qu'ils portent. Les gens semblent travailler collectivement, mais on ne nous dit jamais au juste quel est leur travail quotidien. Pourquoi ? Parce que cela ne concerne pas l'historien ni le but qu'il poursuit.

Le Livre de Mormon ne perd jamais de vue le but rhétorique de l'auteur - mais change aussi de but rhétorique avec chaque auteur. Néphi et Jacob n'écrivent pas pour la même raison que Mormon et Moroni et par conséquent ils introduisent différentes espèces d'informations. Néphi passe sur les batailles sans donner de détails ; Mormon nous donne des campagnes détaillées, l'histoire d'un capitaine héroïque qui est un exemple spirituel aussi bien que militaire. Et il vaut la peine de remarquer que le seul capitaine dont les stratégies sont données en détail est celui-là même dont Mormon a donné le nom à son fils. On peut prétendre que les exploits militaires de Gidgiddoni ont au moins la même valeur que ceux de Moroni, mais on ne nous donne aucun détail sur ses campagnes à lui.

Le Livre de Mormon reflète donc non seulement les buts rhétoriques des auteurs, mais aussi leurs centres d'intérêts et leurs préoccupations personnelles. Ils doivent être différents les uns des autres. Personne d'autre ne s'intéresse autant aux questions militaires que Mormon et personne d'autre n'écrit à leur sujet. Et, en fait, nous n'avons, nulle part dans tous les écrits de Joseph Smith, le moindre indice que lui s'intéresse aux questions de stratégie ou d'exploits militaires. Même lorsqu'ils fonde la Légion de Nauvoo et revêt l'uniforme, il n'y a aucune indication qu'il ait élaboré des campagnes militaires - et pourtant s'il était l'auteur de ces récits des campagnes de Moroni et d'Hélaman, il est inconcevable qu'il n'ait pas pensé aux questions militaires et n'y ait pas réfléchi, surtout dans les moments du début de l'histoire de l'Eglise où pareilles conversations et pareilles pensées auraient été appropriées. Il y en avait d'autres dans l'Eglise qui se passionnaient pour les questions militaires : Sampson Avard, par exemple. Mais Joseph Smith n'en faisait pas partie. Pour moi, cela veut dire qu'il n'aurait pas pu être l'auteur du Livre d'Alma. J'ai lu trop de choses pour ne pas savoir que les auteurs reviennent constamment à ce qui les passionne. De même que Mormon revient sans cesse sur les questions militaires, bien que jamais avec tous les détails qu'il apporte aux campagnes de Moroni, nous constatons aussi que Néphi et Moroni ne traitent jamais des questions militaires dans le détail. Cela ne les intéresse pas et cela n'intéressait pas Joseph Smith, mais cela intéressait Mormon, et ses écrits en sont le reflet.

Exposé

Dans les débuts de la science-fiction, il était courant que les auteurs interrompent l'action pour expliquer la nouvelle science ou la nouvelle technologie géniale qu'ils introduisaient dans le récit. Ce n'est qu'avec Robert Heinlein que les auteurs de science-fiction ont commencé à introduire leur exposé d'une manière plus subtile dans l'action de l'histoire. L'exemple classique est celui où, racontant qu'un personnage quitte une pièce, Heinlein écrit : 'La porte se dilata'. Pas d'explication sur la technologie ingénieuse qui permet aux portes de se dilater - rien qu'une simple déclaration qui semble considérer la nouvelle technologie comme quelque chose d'acquis. C'était un grand bond en avant, permettant aux auteurs de science-fiction d'introduire une grande quantité de nouveautés dans une histoire sans arrêter la progression de l'intrigue pour l'expliquer. Elle exigeait cependant que le lecteur adopte une nouvelle manière de lire. Dorénavant, au lieu que ce soit l'auteur qui dise immédiatement au lecteur tout ce qu'il y a d'étrange dans le monde de l'histoire, c'est le lecteur qui doit tenir en suspens son sens du réel pour être attentif à chaque nouvelle bribe d'information qui lui permet de se faire une idée de la différence qu'il y a entre la société en question et la réalité présente.

Toutefois, cette forme plus subtile d'exposé n'est pratiquée que dans le domaine de la science-fiction. Chaque fois que les auteurs conventionnels qui ne sont pas familiarisés avec la science-fiction se hasardent dans ce domaine - comme Margareth Atwood ou Gore Vidal - ils n'ont aucune idée de la façon dont ils doivent traiter l'exposé. Ils en reviennent à interrompre l'action pour expliquer les choses. Et c'est exactement ce que nous aurions attendu de la part de l'auteur du Livre de Mormon.

Il vaut cependant la peine de faire observer que la façon dont nous, auteurs de science-fiction, traitons l'exposé n'est pas correcte non plus dans des documents qui proviennent véritablement de la civilisation étrangère. C'est plus facile à lire, mais cela n'en attire pas moins l'attention sur ce qu'il y a d'étrange. Heinlein écrit volontairement : 'la porte se dilata' parce qu'il sait que ses lecteurs ne s'attendent pas à ce qu'elle se dilate et y verront un élément d'une technologie future. Mais quelqu'un faisant partie de cette civilisation, et parlant de quelqu'un qui quitte une pièce, se donnerait rarement la peine de mentionner la porte. 'Il s'en alla' fait parfaitement l'affaire, parce que la porte n'aurait rien de particulier qui vaille qu'on attire l'attention dessus. Et si l'auteur prétend écrire une histoire abrégée, il ne risque pas de gaspiller son temps à des explications inutiles de choses qui n'ont rien d'extraordinaire. Ainsi donc même la méthode subtile de l'exposé dans la science-fiction ne convient pas dans le Livre de Mormon et en fait n'y apparaît pas.

Ce qu'il y a également de remarquable dans le Livre de Mormon, c'est qu'il n'arrive qu'une seule fois dans tout le livre que l'auteur s'arrête pile pour expliquer quelque chose. Vous souvenez-vous où cela se trouve ? C'est quand il est question du système monétaire. Au milieu de l'histoire de Zeezrom, le docteur de la loi, l'action s'arrête soudain. Pourquoi ? Parce que la valeur de l'argent est certainement quelque chose qui a pu changer au cours des trois ou quatre cents ans qui se sont écoulés entre Zeezrom et Mormon. Voilà une différence culturelle que Mormon pourrait reconnaître. Et comme on peut s'y attendre, comme tout auteur naïf, il arrête l'action pour expliquer les faits inconnus. Mais remarquez la façon dont il s'y prend. Il n'y a pas de référence absolue. Apparemment un de ces mots ou une des valeurs de sa liste signifiait encore quelque chose au 4e siècle après J-C. Il ne pense pas à nous dire exactement ce qu'on peut acheter avec une sénine, et certainement pas en des termes qui signifieraient quelque chose pour les lecteurs des années 1820, parce que Mormon a dû considérer que la valeur d'un élément du système monétaire était évidente. Ainsi même dans l'unique endroit où nous avons une 'bulle explicative', elle est traitée exactement comme l'aurait fait un auteur appartenant à une civilisation étrangère et sans aucun rapport avec les années 1820.

Structure

L'organisation des livres du Livre de Mormon est extrêmement spéciale. Chacun des livres écrits par Mormon - Mosiah, Alma, Hélaman, 3 Néphi - consacre une grande partie de son temps à parler de quelqu'un d'autre que la personne dont le livre porte le nom. Le livre de Mosiah commence par le roi Benjamin et nous parle ensuite essentiellement de gens tels que le roi Noé, Abinadi, le roi Limhi et le prophète Alma. Ensuite, il apparaît que le livre d'Alma ne traite pas d'Alma l'Ancien mais plutôt d'Alma le Jeune - et même ainsi, la dernière partie du livre se concentre sur son fils Hélaman. Mais le livre d'Hélaman n'est pas sur Hélaman fils d'Alma. Il commence au contraire par le fils d'Hélaman. Et au beau milieu du livre d'Hélaman, nous constatons qu'il traite maintenant de Néphi, fils d'Hélaman. Mais quand nous arrivons au livre de 3 Néphi, il n'est pas question de ce Néphi-là du tout. Il s'agit plutôt de son fils Néphi.

Drôle de façon de procéder, ne pensez-vous pas ? Un livre qui porte le nom d'un homme traite autant de son fils ou de son successeur. Et alors qu'un livre pourrait porter le nom de ce fils ou de ce successeur, il s'avère en fait qu'il porte le nom du successeur du successeur qui a, par hasard, le même nom. Ce procédé reste valable même quand il s'agit du livre qui porte le nom de Mormon lui-même, qui est achevé par son fils, Moroni, qui nous dit plus tard qu'il ne s'attendait en aucune façon à écrire un livre qui porterait son nom. Il se serait contenté d'écrire la fin du livre portant le nom de son père.

Je n'ai aucune idée de ce que cela signifie. J'attire simplement l'attention là dessus, parce que cela n'a pas de sens dans la culture de Joseph Smith et on ne voit pas pourquoi un Américain des années 1820, dont le seul modèle scripturaire, ce sont l'Ancien et le Nouveau Testament, structurerait son propre ouvrage d'Ecriture de cette façon. Le livre de Ruth parle de Ruth. Le livre d'Esaïe contient les écrits d'Esaïe. Les Evangiles portent les noms de leurs auteurs, mais Marc ne commence pas au milieu du livre de Matthieu. S'il essayait de créer un faux qui serait accepté comme Ecriture par les Américains des années 1820, pourquoi Joseph Smith n'aurait-il pas simplement repris à son compte l'un des procédés de la Bible et le suivre ? Pourquoi inventer une structure aussi bizarre ?

Et puis pourquoi vient-il mettre les Jarédites là dedans ? Je ne vais même pas me donner la peine d'explorer l'immense complexité de l'abrégé fait par Moroni, de l'abrégé des annales jarédites fait par Ether. Nibley a écrit à ce sujet un livre qui est meilleur que tout ce que je pourrais dire. Qu'il suffise de dire que si vous lisez Le monde des Jarédites, vous vous rendrez compte que le livre d'Ether est riche d'une culture qui se différencie d'une manière frappante du reste du Livre de Mormon - et de tout ce dont Joseph Smith pourrait avoir la moindre idée.

Un livre qui change votre vie

Si vous essayez de produire, aujourd'hui, quelque chose de semblable au Livre de Mormon, en utilisant les meilleurs auteurs de science-fiction, en étant pleinement conscient de tout ce que nous savons sur la civilisation de la Méso-Amérique, en étant pleinement conscient de tout ce que nous savons sur la façon de créer un faux, ce serait malgré tout évident -- si pas immédiatement, alors dans les quinze ou vingt années suivantes. Les hypothèses culturelles à la base du livre se révéleraient, montrant clairement quand le livre a vraiment été écrit. Le Livre de Mormon existe depuis bien plus longtemps que cela et, croyez-moi, j'en sais vraiment beaucoup sur la façon dont on écrit la science-fiction et je ne peux trouver d'endroit où il y a eu erreur. Examinez ce livre tant que vous voulez. Je l'ai fait, et je ne peux y trouver de faille. Et pourtant, si le livre était une invention des années 1820, nous nous attendrions à trouver des erreurs répétées. Pas simplement un exemple, mais des milliers d'exemples dans un livre aussi long que celui-là. Ils ne s'y trouvent pas.

Est-ce que cela veut dire que j'ai prouvé que le Livre de Mormon est vrai ? Bien sûr que non. On peut toujours supposer que Joseph Smith ou celui qui a écrit le Livre de Mormon était peut-être le plus grand créateur, le créateur le plus chanceux de faux documents parlant de civilisations étrangères imaginaires que l'on ait jamais rencontré dans l'histoire. Le Livre de Mormon n'a d'importance que parce que c'est un livre qui change notre vie.

La vérité, la vérité importante du Livre de Mormon ne peut être comprise qu'avec l'Esprit et par la foi. Si vous ne croyez pas au livre, alors il ne changera pas votre vie. Et j'entends par là y croire d'une manière très différente que de croire que c'est un document authentique. Vous devez aussi croire que c'est quelque chose qui est destiné à vous servir de guide dans votre vie. Cela m'intéresse donc très peu d'essayer de prouver le livre. Je ne l'ai pas prouvé ici. La seule preuve véritable c'est quand vous le prouvez par votre vie, en vivant l'Évangile qu'il enseigne et en étant pratiquant dans l'Église qui a été fondée avec ce livre qui en constitue le mortier d'assemblage.

Mais je pense qu'il est important que nous considérions ce livre pas simplement comme une littérature de sagesse, mais comme un document authentique venant d'une autre époque. Ceux d'entre nous qui y croient déjà doivent étudier ce livre comme étant le produit d'une civilisation, comme étant le produit de l'esprit et du cœur de chacun des auteurs. C'est en faisant cela que nous comprendrons beaucoup mieux sa raison d'être et sa signification.

Cela fait partie de ce que j'essaye de faire dans ma série Homecoming : examiner le Livre de Mormon, pas comme un savant, parce que je n'en suis pas un, mais comme quelqu'un dont le travail est de partir de postulats concernant le cœur et l'esprit des êtres humains et de raconter sur eux des histoires qui essayent d'être aussi honnêtes que possible. Il y a des milliers d'autres manières d'aborder ce livre, d'en retirer des informations importantes et utiles et j'espère que nous les utiliserons, parce que si nous les traitons comme rien d'autre qu'une source d'arguments, nous passons à côté de l'essentiel et nous nous privons de la plus grande partie de la valeur de ce grand ouvrage scripturaire.

Joseph Smith n'a pas écrit le Livre de Mormon, bien qu'il l'ait traduit, de sorte que sa voix est présente quand nous le lisons, révélant notamment les failles de son langage et de sa compréhension. Ceux qui ont écrit l'original étaient aussi des êtres humains faillibles qui révèlent leur civilisation. Ces prophètes ont écrit et traduit sous la direction du Seigneur et par amour pour nous. Cela vaut vraiment la peine de découvrir qui étaient ces hommes, quelle était la civilisation dans laquelle ils ont écrit, en quoi elle diffère de la nôtre et en quoi elle lui ressemble beaucoup.

 

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[1] Vieille comédie humoristique américaine, datant de l’époque où les USA et Cuba étaient amis. Ricky Ricardo directeur d'orchestre cubain, à l’accent fort, se retrouve régulièrement dans des situations pittoresques. Lucy, son épouse, reste à la maison (à l'époque, la femme était supposée rester au foyer et n’avoir aucune ambition professionnelle), et étant régulièrement en conflit avec les ambitions de son mari, a souvent l’air ridicule.

[2] Série télévisée "Ma sorcière bien aimée"

 

 

 

 

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