LES BRIGANDS DE GADIANTON DANS L'HISTOIRE THEOLOGIQUE DE MORMON :
Leur rôle dans la structure du texte et à quoi ils correspondent vraisemblablement
 

par Brant Gardner
ethnologue, spécialiste de l’Amérique précolombienne
© FAIR

Les brigands de Gadianton sont un cas précis de tout un ensemble d'événements et de notions tournant autour de ce que le Livre de Mormon appelle des combinaisons secrètes. Ces combinaisons secrètes apparaissent chez les Jarédites, ensuite elles disparaissent. Elles réapparaissent quelques années avant l'arrivée du Sauveur dans le Nouveau Monde, puis elles disparaissent pendant plus de deux cents ans. Finalement, elles réapparaissent pour jouer un rôle dans le dénouement final de l’histoire des Néphites. Si la majorité des conflits relatés par le Livre de Mormon se produisent avec les Lamanites, les conflits les plus destructeurs sont ceux qui sont causés par les combinaisons secrètes et plus particulièrement les brigands de Gadianton. Les Lamanites peuvent être les ennemis les plus courants des Néphites, mais les brigands de Gadianton sont les plus dangereux. Cette combinaison de longévité, d'apparitions sporadiques et de danger extrême fait que les brigands de Gadianton et les combinaisons secrètes sont un sujet important à étudier pour comprendre le message du Livre de Mormon. Pour y voir clair dans cette interaction complexe entre le temps, le texte et le message, il faut nécessairement examiner le texte de Mormon et l'environnement culturel ancien dans lequel se situe ce texte.

La première question que nous allons examiner est le rôle des combinaisons secrètes dans le récit du Livre de Mormon. La deuxième consiste à voir s’il y a un groupe ou un événement historique auquel les combinaisons secrètes correspondent vraisemblablement. Cet aspect de notre recherche est rendu compliqué non seulement par ce que nous avons comme connaissances historiques, mais aussi par le fait que cette histoire doit aussi aller de pair avec le but dans lequel Mormon introduit les combinaisons secrètes dans son récit. Le contenu doit également cadrer avec la manière dont il est raconté.

Finalement, nous devons tester cette correspondance par rapport aux apparitions disparates des combinaisons secrètes dans le texte. Les combinaisons secrètes apparaissent au cours de presque deux mille ans d'histoire du Livre Mormon, mais elles ne sont pas présentes en permanence. Elles semblent toutes être apparentées, mais elles sont séparées par des centaines, voir même des milliers d'années. Elles ont des caractéristiques semblables, mais elles sont liées à des cultures différentes. C’est le texte qui les relie entre elles. Ce que nous recherchons, c’est ce fil qui les rattache.

LE ROLE DES COMBINAISONS SECRETES DANS LA NARRATION

On dit couramment de Mormon qu’il a abrégé les textes, qu’il est une espèce de prédécesseur antique des rédacteurs du Reader's Digest, qui prennent de grands textes et en font des versions raccourcies. Mais si l’on fait cette comparaison, on commet une erreur grave. Il est vrai que Mormon est un auteur qui a tendance à citer abondamment ses sources, mais ce serait lui faire une grande injustice que de nier le rôle très actif qu’il joue dans le choix et la structure de son récit. Mormon est un historien, mais ce n’est pas un historien moderne dans la façon dont il perçoit sa tâche. Il n'écrit pas une histoire profane, il écrit une histoire sacrée. C'est cette préoccupation primordiale qui dicte absolument tout ce qu’il inclut dans son texte et ce qu’il en exclut.

Quand nous abordons l’étude des brigands de Gadianton en nous basant sur la façon dont Mormon construit son texte, nous constatons qu'eux et les combinaisons secrètes sont incontestablement l'exemple le plus complexe de la technique de Mormon en tant qu’auteur. Les combinaisons secrètes sont un méta-thème [NdT : c’est-à-dire le message réel de l’auteur qui se cache dernière l’intrigue du récit] qui détermine la façon dont le texte est organisé et sert de morale historique. Si le méta-thème des combinaisons secrètes existe, ce n'est pas parce que l'histoire se serait justement passée de cette façon-là et que Mormon aurait mis cette histoire par écrit sans parti pris. Les combinaisons secrètes sont une couche interprétative que Mormon étale à titre d’explication par-dessus les événements pour que ceux-ci aient une plus grande signification. En créant ce méta-thème, Mormon applique une perception littéraire propre au Vieux Monde, qui considère l'histoire comme faisant partie d’un contexte plus vaste de types et de motifs conducteurs [1]. Robinson décrit comme suit l'effet de cette conception sur la façon dont on écrivait l'histoire:

« Le principe unificateur agissait comme un aimant qui fait que la limaille de fer se dispose suivant un certain motif. Il créait, à partir de toutes les complexités de l’histoire, un motif conducteur qui révélait le dessein précédemment caché de Dieu [2]. »

Mormon travaille avec des motifs conducteurs. Cette façon de raconter l’histoire à l’aide de motifs conducteurs ressort bien lorsque des événements disparates, se produisant à des époques considérablement séparées les unes des autres, sont décrits de telle façon qu’il est évident que ces événements sont parallèles. La répétition du motif conducteur est la marque du style de l’auteur. En ce qui concerne les combinaisons secrètes dans le Livre de Mormon, le motif conducteur consiste en une série d’événements et de caractéristiques qui accompagnent toujours la présence d'une combinaison secrète. Les éléments essentiels sont la présence de meurtres, le désir de richesse (souvent décrit comme « le brigandage et le pillage ») et la destruction de l’ordre politique. Mormon présente trois périodes historiques où l’on retrouve cet ensemble d’événements et de traits de caractère des combinaisons secrètes :

1. La plus ancienne manifestation du motif conducteur dans l’histoire du Livre de Mormon se situe à l’époque jarédite. La destruction des Jarédites est explicitement imputée aux combinaisons secrètes et tous les éléments des combinaisons secrètes sont présents [3].

2. La deuxième manifestation, chronologiquement parlant, est en réalité celle qui vient en premier lieu dans le texte et c’est celle qui, du point de vue textuel, est la plus complexe. Elle se produit au cours d’une période d’environ quatre-vingts années seulement au cours desquelles les Gadiantons font quatre apparitions distinctes et quatre disparitions distinctes. Les apparitions et les disparitions de ce groupe précis de brigands de Gadianton servent de micro-exemple de la façon dont l’ensemble du méta-thème est construit. Néanmoins, en dépit des quatre phases, cet ensemble est traité dans le texte comme une apparition virtuelle unique. Le résultat de la montée des Gadiantons est la chute du gouvernement néphite juste avant l'arrivée du Sauveur dans le Nouveau Monde.

3. L'apparition finale de la combinaison secrète des Gadiantons mène à la disparition définitive des Néphites [4].

Nous avons trois situations qui répètent ce motif conducteur et nous pouvons être certains que ce n'est pas par coïncidence que les trois paraissent tellement semblables, une ressemblance qui est encore plus visible dans les détails précis que ce qui ressort de ce bref résumé. Richard Rust note à propos de cette répétition intentionnelle dans le Livre de Mormon :

« La répétition est manifestement volontaire dans les récits du Livre de Mormon. Elle sert à renforcer et à confirmer. Il semble que tous les actes, événements ou personnages importants y soient répétés. Ces répétitions mettent en évidence le fonctionnement de la loi des témoins au sein du livre... Elles relient les récits entre eux avec ce que Robert Alter appelle ‘des scènes-type’... Les grands récits qui se répètent parlent de fuites et de voyages vers une terre promise, de repentir et de la nature, de la montée et de l’effet des combinaisons secrètes [5]. »

Mormon crée un méta-récit en répétant systématiquement une structure dans laquelle il établit un rapport entre les sociétés secrètes et la fin des entités politiques. La triple répétition établit un lien solide pour la raison évidente que le motif conducteur, « la scène-type », n'est pas une coïncidence. L’habileté avec laquelle le narrateur utilise les combinaisons secrètes dans le Livre de Mormon prouve qu’il les introduit volontairement, selon une planification soigneuse, planification dont le but est d’attirer l’attention sur le grand motif conducteur qui révèle les desseins de Dieu.

À QUOI LES GADIANTONS CORRESPONDENT VRAISEMBLABLEMENT

La répétition des motifs révèle clairement la main de l'auteur. Ce que nous devons déterminer maintenant, c’est si l'auteur les invente ou s’il est véritablement l'aimant qui crée les motifs dans la limaille de fer de l’histoire.

Nous trouvons dans notre texte le lien entre la scène-type et l'événement historique exactement là où Mormon le met, dans ce qui est peut-être la séquence narrative la plus anormale de tout son texte. Quand il introduit ses Gadiantons historiques, Mormon raconte une histoire assez simple, mais il choisit de la raconter de la manière la plus bizarre et la plus tortueuse qui soit.

Son histoire des Gadiantons commence la 42ème année du règne des juges, soit environ 50 ans av. J.-C. Après avoir présenté les brigands de Gadianton dans Hélaman 2, il ajoute le commentaire suivant à la fin du chapitre :

« Et voici, à la fin de ce livre, vous verrez que ce Gadianton se révéla être la chute, oui, presque l'entière destruction du peuple de Néphi. Voici, je ne veux pas dire la fin du livre d'Hélaman, mais je veux dire la fin du livre de Néphi, d'où j'ai tiré tout le récit que j'ai écrit [6]. »

Remarquez que Mormon vient de parler d'un événement historique et il fait maintenant un bond dans le temps de son récit pour arriver à ce qui est son présent. C'est ici que nous avons ce qui doit être l'interruption la plus déconcertante dans la narration du Livre de Mormon. Après ce regard en avant dans le temps, Mormon change brusquement de sujet. Il vient de parler des brigands de Gadianton. Il a même créé un lien entre ces Gadiantons et son époque. Maintenant il s’arrête, met complètement fin au chapitre et commence le chapitre suivant en parlant d’un sujet qui apparemment n’a absolument rien à voir avec ce qui vient d’être dit.

Il se met à parler de migrations vers les pays situés du côté du nord. Chose plus étonnante encore, il encadre cette histoire de migrations, à ses deux extrémités, par un bond dans le temps jusqu’à son époque. Après le dernier bond narratif dans le temps, même lui se rend compte qu'il s’est interrompu, car à la fin de cette séquence il dit : « Et maintenant j’en reviens à mon récit.... [7]. » Le récit auquel il revient, ce sont les Gadiantons, le sujet qu'il a interrompu.

Comme si ces Gadiantons à éclipse ne présentaient pas suffisamment de difficultés, Mormon introduit ces personnages énigmatiques dans une séquence narrative qui l’est tout autant. Et pourtant, il n’y a pas d’erreur dans tout cela. Chacune de ces anomalies est placée là intentionnellement par Mormon, l'auteur, pour atteindre les objectifs qu’il s’est fixés pour son récit. Cette séquence, aussi maladroite qu’elle puisse paraître, a été soigneusement construite pour créer le méta-message des combinaisons secrètes. À travers ce texte tortueux, Mormon nous dit à quoi correspondent, historiquement parlant, les Gadiantons tels qu’il les voit.

L'indice que nous fournit Mormon pour reconnaître les événements historiques est ce texte même de la migration vers le nord, qui est encadré au début et à la fin par des renvois au futur. Aussi bien avant de commencer cette partie du récit qu’immédiatement après, Mormon nous renvoie à sa propre époque. Ces bonds du récit dans le temps sont importants parce qu’ils nous disent que la section du récit qui se trouve entre les deux est l’élément clef sur lequel s’appuient ces bonds dans le temps. Mormon fait plus que de parler géographie, il relie des époques.

Cette section du récit qu’il a insérée et qui n’est pas à sa place décrit une migration de Néphites vers le nord. Bien entendu, il a déjà parlé de migrations vers le nord, mais cette description-ci est unique. Par exemple, il se donne la peine de mentionner la migration vers le nord de Hagoth, mais c’est du départ qu’il parle et pas de la destination finale [8]. Par contraste, dans cette section qu’il a insérée, ce qu’il décrit, c’est le pays où le peuple est censé s’être rendu. Cette insistance inhabituelle dans le texte sur le pays de destination est d’autant plus curieuse que rien ne permet de croire qu’il y en a eu parmi ces gens qui soient revenus pour parler du pays situé du côté du nord. Nous, les historiens, nous devons nous demander sérieusement comment Mormon est arrivé à cette description du pays du nord, puisqu'il ne nous signale pas qu’il y en a parmi ces gens qui soient revenus pour décrire où il était ou ses caractéristiques. Pourtant, Mormon le décrit d’une manière assez détaillée :

« Et ils voyagèrent sur une distance extrêmement grande, de sorte qu'ils arrivèrent à de grandes étendues d'eau et à beaucoup de rivières. Oui, et ils se répandirent même dans toutes les parties du pays, dans toutes les parties qui n'avaient pas été rendues désolées et sans bois de construction à cause des nombreux habitants qui avaient précédemment hérité le pays. Et maintenant, aucune partie du pays n'était désolée, sauf en ce qui concerne le bois de construction; mais à cause de la grandeur de la destruction du peuple qui avait précédemment habité le pays, on l'appelait désolé. Et comme il n'y avait que peu de bois de construction sur la surface du pays, le peuple qui s'y rendit devint extrêmement expert dans le travail du ciment; c'est pourquoi il construisit des maisons de ciment, dans lesquelles il demeura [9]. »

D’après la façon dont les détails de la description du pays du nord sont donnés, il est vraisemblable que Mormon supposait que nous comprendrions facilement ce qu'il décrivait. À cause du temps qui s’est écoulé depuis lors, cette description est un peu moins évidente qu’elle a dû l’être pour lui, mais néanmoins, il nous donne suffisamment de renseignements pour que nous puissions identifier l'endroit auquel il fait allusion. Les éléments essentiels qui nous permettent d'identifier la région sont les suivants :

- Il se situe au nord des terres néphites

- Il y a de nombreuses eaux

- Il est presque dépourvu d'arbres

- Il y a des bâtiments de ciment

Entre 100 av. J.-C. et 600 apr. J.-C., il n’y a qu’une seule région de la Mésoamérique qui corresponde à cette description, c'est la ville appelée Teotihuacán. Elle se trouve au nord des terres néphites. Elle se trouve près du lac qui occupait à l’époque le site actuel de Mexico. Elle a des bâtiments faits d’un ciment de haute qualité [10]. On pense que c’est l’absence d'arbres et le déséquilibre créé dans l’environnement quand on a dénudé le pays de ses arbres qui est le facteur essentiel de la chute de Teotihuacán [11]. Nous avons plusieurs conditions très précises qui doivent converger à un moment donné pour répondre à la description de Mormon et il n’y a qu’une seule région de la Mésoamérique qui corresponde bien à cette description à la période décrite. Mormon, l'auteur, montre du doigt un endroit bien déterminé à une époque bien déterminée, parce que cet endroit est le pivot historique sur lequel tourne son méta-récit.

En dépit de la précision de cette description de Teotihuacán, il y a néanmoins un problème majeur dans cette correspondance. Il s’agit du problème de la fixation dans le temps. Les conditions particulières qui exigent que la région soit dépourvue d'arbres et dominée par des bâtiments de ciment n'appartiennent pas à la Teotihuacán de 49 av. J.-C., lorsque la migration vers le nord est décrite par Mormon, mais plutôt à la Teotihuacán de 250 apr. J.-C. et plus tard.

C'est ici que nous comprenons la nature des allusions au futur que l’on trouve de part et d’autre du récit de la migration vers le nord. Mormon n'a pas de documents historiques qui parlent du pays où ces gens se sont rendus, mais il ne nous en donne pas moins l’endroit précis où ils sont allés, un endroit qu’ils n’ont pas forcément atteint. Ce qu’il sait de ce pays est basé sur son époque à lui. Ce qu’il fait ici, c’est décrire la Teotihuacán qu'il connaît à son époque et il attribue cette description à une époque plus ancienne de l'histoire, un procédé qui n’était pas rare chez les historiens d’autrefois.

En outre, cela n’a pas d’importance. Ce qui le préoccupe, c'est effectivement la Teotihuacán de son époque. S’il rattache intentionnellement cette migration vers le nord au pays de Teotihuacán, ce n’est pas parce qu’il veut être historiquement précis, mais précisément parce qu'il désire relier les Gadiantons de l’époque d'Hélaman aux Gadiantons de son époque à lui. N’oublions pas que tant avant qu’après l’introduction dans le récit de la migration vers le pays du nord, Mormon fait un bond dans son récit vers sa propre époque. Consciemment ou non, il nous fait savoir que sa préoccupation vis-à-vis du pays situé du côté du nord concerne sa propre époque et qu’elle a un lien avec l’époque précédente. Pour lui, cette migration vers le nord est le pont que vont franchir les Gadiantons d'Hélaman à travers le temps et l'espace pour devenir les Gadiantons de Mormon [12]. C’est de ces nouveaux Gadiantons, qui sont occupés à causer la destruction de son peuple, qu’il fait l’ossature historique qui va relier les unes aux autres toutes les combinaisons secrètes, un ensemble de combinaisons destructrices qui trouvent leur point culminant dans l’extinction finale des Néphites.

Il est important de nous rendre compte que ce lien entre les premiers Gadiantons et les derniers Gadiantons que Mormon établit grâce à ce pont dans le temps et dans l'espace est une construction artificielle. C'est ici que nous voyons l'auteur décrire le motif conducteur plutôt que la limaille de fer. Il y a très peu de chances pour que ce soit la même limaille de fer, même si Mormon en fait un motif conducteur.

Un petit mot sur le récit de l'histoire des Gadiantons devrait suffire pour montrer le caractère artificiel de ce lien entre les deux bandes de Gadiantons. Une fois qu’elle a accompli son oeuvre fatidique de détruire le gouvernement néphite, juste avant l'arrivée du Sauveur, la première combinaison secrète de Gadianton disparaît du pays pendant plus de deux cent soixante ans [13]. Quand elle réapparaît, elle grandit en puissance et en importance jusqu’à ce qu’on puisse en dire qu'elle s’est répandue « sur toute la surface du pays [14] ». Quand il introduit de nouveau la combinaison secrète, Mormon le fait en la qualifiant de brigands de Gadianton. Il s’agit d’un groupe différent dans un pays différent et il y a un fossé de deux cents soixante ans entre eux et leurs homologues de l’époque précédente. Vu avec le regard objectif de l'historiographie moderne, il est extrêmement improbable que ce dernier groupe, qui se révèle être si important dans quasiment tout le pays, se soit rappelé et ait honoré une bande de brigands obscure, dont l’existence avait été brève et qui venait de l'intérieur de la population néphite.

Y a-t-il une histoire quelconque derrière cet artifice du narrateur ? S'il y en a une, c’est en regardant là où Mormon nous dit de regarder que nous la trouverons. Nous devons tourner les regards vers le pays situé du côté du nord, qui a de nombreuses eaux, est dépourvu d'arbres, est fait de ciment et occupe son esprit à son époque. Nous devons regarder comment Teotihuacán pourrait expliquer les brigands de Gadianton, parce que Mormon nous dit ici que c’est elle qui nous les explique. C'est vers Teotihuacán que nous devons regarder pour voir si nous pouvons trouver « les événements-limaille de fer » qui sont sous-jacents dans cette histoire que Mormon nous raconte à l’aide de motifs conducteurs.

Trouver beaucoup de documentation sur une société secrète dans l'histoire ancienne, c’est presque travailler en pure perte, puisque, de par sa nature même, elle devait être secrète. En Mésoamérique, ce problème est exacerbé par la nature des sources existantes. Il y a très peu de textes antérieurs à la conquête espagnole et la vaste majorité de nos renseignements vient de sources postérieures à la Conquête. Cela signifie que nous devons faire ce qui a été appelé « remonter le courant ». C'est-à-dire que nous devons commencer par ce qui est connu et remonter le courant dans le temps jusqu’à la période plus ancienne qui nous intéresse. En Mésoamérique, ceci nous force quasiment à retourner vers le monde tel qu’il était au moment de la Conquête.

Une des sources de renseignements les plus précieuses sur la culture d’avant la Conquête est le Codex Florentin, qui est le texte écrit en nahuatl par les natifs qui ont fourni les renseignements au frère Bernardino de Sahagun. C’est à partir de ces textes en nahuatl que le père Sahagun a créé son ouvrage en espagnol sur l'histoire et la culture des Aztèques. Le texte en nahuatl a été traduit en anglais et il y a un passage qui est important pour notre compréhension des sociétés secrètes d’avant le contact avec l’Europe. Ce passage est cité tel qu’il est traduit, à l'exception d'un seul mot que j’ai intentionnellement laissé en nahuatl :

« Les [nonotzaleque] portaient, partout où ils allaient, sa peau [celle du jaguar] – la peau de son front et de sa poitrine, et sa queue, son nez, ses griffes, son cœur et ses crocs, et son museau. On dit que quand ils les portaient pour s’acquitter de leurs tâches – qu'ils commettaient des actes audacieux, et qu'à cause d'eux on les craignait, qu’avec eux ils étaient audacieux. En vérité ils s’en allaient partout restaurés. Les noms de ceux-ci sont [nonotzaleque], gardiens de la tradition, avilisseurs des gens [15]. »

Le passage nous dresse un tableau défavorable de ces gens, mais nous nous rendons compte qu’il y a une dualité dans la présentation des informations. Les informateurs de Sahagun avaient été formés dans les écoles religieuses et il est certain qu’ils comprenaient les préjugés des Espagnols. Il n'est donc pas étonnant que ces nonotzaleque aient été qualifiés d’ « avilisseurs des gens ». Cependant, cette description péjorative vient immédiatement après l'indication qu'ils étaient les « gardiens de la tradition », une caractéristique que beaucoup devaient considérer comme admirable – beaucoup, c'est-à-dire des gens qui n'étaient pas Espagnols ni influencés par eux. Il semble bien que ces nonotzaleque étaient une sorte de groupe qui entretenait des idées et des traditions antérieures à la Conquête.

Anderson et Dibble ont traduit nonotzaleque par « sorciers », certainement à cause du lien avec la peau de jaguar, qui était magiquement puissante. La raison pour laquelle je n’ai pas traduit le mot, c’est que c’est lui qui est important pour notre étude et que le mot « sorcier » n’est pas une traduction convenable du concept.

La fin du mot, « -eque » indique un ensemble de personnes qui font quelque chose. C'est la même chose que la terminaison « -eurs » que nous ajoutons aux noms en français. Nous prenons le nom travail et obtenons travailleurs. Le renseignement important concernant les personnes qui font toutes cela est communiqué par la signification du nom auquel cette terminaison est attachée. Dans ce cas, nous avons le mot nahuatl nonotza, qui a différentes significations tournant autour de l’idée de parler ensemble, de se consulter ou de se mettre d’accord [16]. Ainsi donc, les nonotzaleque sont « ceux qui sont d’accord ou se consultent entre eux » ou, lorsque le contexte est plus sinistre, des « conspirateurs ».

Quand il a traduit sa source native en espagnol, Sahagun a traduit nonotzaleque par « assassins ». Le lien entre ce terme et la secte antique est approprié, car il y a deux aspects dans la conspiration qui sont importants : l'accord secret et l'intention de déstabiliser le gouvernement par le meurtre. Chose significative, Sahagun note qu’il s’agit d’un groupe « habitué à tuer et qui ose le faire [17]. »

Sahagun présente ces conspirateurs comme étant un groupe antérieur à la Conquête. Miguel Covarrubias rattache ces nonotzaleque au mouvement nahualista d’après la Conquête. Il utilise expressément le passage de Sahagun qui dit d’eux qu’ils sont des « assassins » [18] et applique cette définition aux nahualistas. Ce qui est encore plus important, c’est le lien que le groupe originel avait avec le jaguar. C’est ce lien qui a permis à Anderson et Dibble de traduire nonotzaleque par le terme « sorcier » et cela a probablement mené directement au nom que Covarrubias leur a associé. Nahualista est un mot composé, qui prend un nom nahuatl et y ajoute une terminaison espagnole. Celle-ci désigne un groupe de personnes qui ont en commun la chose qui est désignée par la racine du mot. Dans ce cas-ci, le mot racine est le mot nahuatl qui veut dire chaman.

La persistance d'un groupe tentant de conserver les vieilles coutumes après la Conquête tire, à juste titre, son nom de ces gens qui pratiquent la vieille religion et l'association entre le jaguar et le chaman constitue un autre point de contact entre la description des nonotzalque et des nahualistas. Les nahualistas étaient une organisation subversive après la Conquête et l’on peut supposer qu'ils avaient l'intention de conserver secrète leur identité. De même, les nonotzaleque semblent représenter un groupe. Les deux groupes ont une structure interne et l’un et l’autre sont liés à la déstabilisation d'entités politiques. L’un et l’autre sont au moins en gros semblables aux combinaisons secrètes que décrit le Livre de Mormon.

Nous avons un ensemble de renseignements que nous pouvons utiliser comme un ensemble natif de caractéristiques de ces « conspirateurs ». Quand nous essayons de remonter le courant avec cet ensemble de caractéristiques en partant de la période suivant immédiatement la Conquête vers la période immédiatement antérieure à la Conquête, le lien entre un groupe de gens prêts à tuer et disposé à le faire nous incite à jeter au moins un coup d’œil sur les divers ordres militaires des Aztèques. L’un d’eux était les ocelomeh, ou « guerriers jaguars », dont la tenue de combat consistait en peaux de jaguar [19]. Le port de peaux ou d'autres représentations du jaguar distinguait cet ordre militaire des autres. Ce n'était pas le seul ordre que l’on pouvait identifier, mais chacun était marqué par des vêtements particuliers.

Bien entendu, le port d’un vêtement distinctif n’est pas une bonne manière de garder secrète l’affiliation que l’on a avec un groupe, mais cela peut permettre de garder secrète son identité personnelle, comme le Ku Klux Klan l’avait bien compris. Toutefois, dans ce cas ci, ce n'est pas expressément le secret, mais plutôt la conspiration qui relie ces groupes. Ce n'est pas le secret, mais la combinaison. Ils ont une loyauté et un code internes et peuvent fonctionner comme un groupe en dehors d'autres influences structurelles.

Jusqu'à présent, nous avons une description très ténue d'une conspiration antérieure à la Conquête que l’on pourrait qualifier de combinaison secrète. Nous pouvons dégager certaines des caractéristiques de ce groupe, parmi lesquelles le fait d’être prêt à tuer aussi bien que la sorcellerie dans l'utilisation de la peau de jaguar. Il s’agit maintenant de « remonter le courant » jusqu’à l’époque de Mormon. Y a-t-il une raison de relier cet ordre militaire ténu et apparu beaucoup plus tard, provenant du centre du Mexique, aux combinaisons secrètes que Mormon signale dans des pays situés plus au sud ?

Dans le contexte plus large de l’histoire mésoaméricaine, nous avons toutes les raisons de supposer que Mormon était préoccupé par les influences militaristes venues de Teotihuacán. La période de temps attribuée aux derniers brigands de Gadianton par Mormon est directement parallèle à la période de temps où se situe l'expansion, dans toute la région mésoaméricaine, de Teotihuacán et de sa version particulière du militarisme. La montée de l'influence de Gadianton, commençant après 200 apr. J.-C. dans le Livre de Mormon, est directement parallèle à la montée de l'influence de plus en plus répandue de Teotihuacán et à la période de temps qui a vu la construction d’un grand nombre de bâtiments en ciment dans cette ville, notamment du temple du serpent à plumes, dont on se rend compte maintenant qu’il était consacré au culte de la guerre [20]. Cette influence va s’accroître dans son expansion géographique et sa présence physique depuis cette époque environ jusqu'au temps de Mormon et va continuer après la fin du Livre de Mormon.

Les inscriptions de Tikal parlent de l’installation d'un nouveau souverain, Siyaj K'ak ', qui fonde une nouvelle dynastie en 378 apr. J.-C. D’après les représentations iconographiques et épigraphiques, [NdT : les images et les inscriptions], il est absolument certain qu'il venait de Teotihuacán et ses descendants ont régné par la suite à Tikal [21]. Beaucoup de sites de l’époque révèlent soit un changement dans les dynasties régnantes soit un accroissement du militarisme, qui est représenté par de nouvelles coutumes où l’on décèle clairement l'influence de Teotihuacán [22]. Quand nous mettons l'histoire mésoaméricaine connue côte à côte avec l'histoire spirituelle de Mormon, nous trouvons dans les deux récits un militarisme exacerbé par un petit contingent d’éléments étrangers provenant des pays situés du côté du nord. La période de temps dans laquelle le Livre de Mormon situe cette description correspond directement à l'histoire profane de l'expansion de Teotihuacán dans toute la Mésoamérique, mais tout particulièrement dans la région maya située au sud par rapport à elle.

Outre l'importation du militarisme et de la domination politique depuis le centre du Mexique, l'influence de Teotihuacán s'est étendue à la transmission des idéaux religieux qui ont accompagné la structure du pouvoir politique venu du centre du Mexique. Nous nous souvenons ici de notre point de contact pour une combinaison secrète mésoaméricaine, les nonotzaleque. Les nonotzaleque étaient une association qui était prête à promouvoir ses idées politiques par le meurtre, mais qui était aussi associée au puissant symbole chamanique du jaguar. Le monde moderne a tendance à oublier que la politique et la religion étaient virtuellement inséparables dans le monde ancien. Là où il y avait de la politique, il y avait de la religion. L'incursion de Teotihuacán dans la région maya a également introduit des nouveaux symboles puissants et une nouvelle perspective religieuse. C'est en rapport avec cela que nous voyons une autre description encore des Gadiantons par Mormon:

« Et ces brigands de Gadianton, qui étaient parmi les Lamanites, infestaient le pays, de sorte que ses habitants commencèrent à cacher leurs trésors dans la terre; et ils leur glissèrent entre les doigts, parce que le Seigneur avait maudit le pays, de sorte qu'ils ne pouvaient ni les conserver, ni les retenir. Et il arriva qu'il y eut des sorcelleries, et des sortilèges, et de la magie; et le pouvoir du Malin agit sur toute la surface du pays au point d'accomplir toutes les paroles d'Abinadi et aussi de Samuel, le Lamanite [23]. »

Bien que ne décrivant jamais les Gadiantons comme une caste militaire, Mormon relève néanmoins explicitement qu’ils se trouvaient « parmi les Lamanites », ce qui implique qu’ils n'étaient pas les Lamanites. Il note aussi qu'à cette époque-là, il y a un accroissement « des sorcelleries, et des sortilèges, et de la magie ». Un autre des traits caractéristiques des sociétés secrètes de Mormon est en parallèle avec l'invasion de Teotihuacán :

« Et il arriva que les brigands de Gadianton se répandirent sur toute la surface du pays; et il n'y en avait aucun qui fût juste, excepté les disciples de Jésus. Et ils amassaient de l'or et de l'argent en abondance et commerçaient dans toutes sortes de commerces [24]. »

L'expérience personnelle de Mormon avec ces envahisseurs venus du centre du Mexique a dû se produire quand ils étaient à peu près à l’apogée de leur puissance, lorsqu’ils étaient littéralement « répandus sur toute la surface du pays ». Ces Gadiantons, qui ne sont pas des Lamanites, mais qui sont « parmi » les Lamanites, s’intéressent activement au commerce et au gain. Bien que nous ne sachions pas grand-chose des détails du tribut payé par la région maya à la cité-état de Teotihuacán, nous pouvons facilement considérer qu’il existait. Nous avons donc une présence étrangère, faisant vraisemblablement partie d'une caste militaire et apportant de nouvelles idées religieuses, qui décime le pays de ses biens pour les envoyer à sa ville étrangère – pour son profit et non pour le profit de ceux qui se trouvent dans la zone lamanite ou néphite. Si nous postulons l’existence d’un contexte mésoaméricain, il n'y a pas de meilleur candidat pour les brigands de Gadianton qui sont contemporains de Mormon. Une association militaire provenant de Teotihuacán, qui a apporté une nouvelle philosophie militariste liée à un accent renouvelé sur « les sorcelleries, les sortilèges et la magie », voilà qui décrit d’une manière remarquablement juste les Gadiantons contemporains de Mormon aussi bien que des Teotihuacanos. Ce que nous savons de l'histoire de cette époque confirme parfaitement la nature de la description que Mormon fait des brigands de Gadianton, qu’il connaît personnellement.

À ce stade de notre entreprise de remonter le courant de l’histoire, nous avons un candidat très vraisemblable pour les Gadiantons de l’époque de Mormon. Bien entendu, notre problème, comme nous l’avons mentionné précédemment, c’est que cette influence de Teotihuacán n’est pas connue pour les périodes plus anciennes. Comment pouvons-nous continuer à remonter le courant si nous savons que le courant n’était pas là ?

Chose intéressante, nous revenons à Mormon, l'auteur, et à sa manière artificielle de présenter l’histoire profane à l’aide de motifs conducteurs. Ce que nous recherchons, ce n’est pas la présence de Teotihuacán dans une apparition plus ancienne des brigands de Gadianton, c’est le fil que Mormon utilise pour l’amener à cette période plus reculée. Quand il fait remonter dans le temps sa conception des Gadiantons tels qu’il les voit, c'est-à-dire comme une influence venant du centre du Mexique, il fait remonter en même temps les traits que l’on attribue aux Gadiantons de Teotihuacán. Il y a, en particulier, le meurtre et le pillage pour le gain. Lorsqu’il nous parle des Gadiantons qui prennent le contrôle du gouvernement néphite dans Hélaman, nous les voyons comme une entité tout aussi distincte, caractérisée par ces traits de la cupidité et du meurtre :

« Car voici, le Seigneur les avait si longtemps bénis en leur donnant les richesses du monde qu'ils n'avaient pas été excités à la colère, aux guerres, ni à l'effusion du sang; c'est pourquoi ils commencèrent à mettre leur cœur dans leurs richesses; oui, ils commencèrent à chercher à obtenir du gain, afin de s'élever l'un au-dessus de l'autre; c'est pourquoi ils commencèrent à commettre des meurtres secrets, et à commettre des actes de brigandage et à piller, afin d'obtenir du gain. Or, voici, ces assassins et ces pillards étaient une bande qui avait été formée par Kishkumen et Gadianton. Or, il était arrivé qu'il y en avait beaucoup parmi les Néphites qui étaient de la bande de Gadianton. Mais voici, ils étaient plus nombreux parmi la partie la plus méchante des Lamanites. Et ils étaient appelés les brigands et les assassins de Gadianton [25]. »

Nous avons une description parallèle d'un groupe de gens qui sont parmi les Néphites, mais ne sont pas des Néphites. Ce même groupe se trouve parmi les Lamanites, mais ce ne sont pas des Lamanites. Son intention est d’obtenir du gain et pour cela il commet des meurtres, des actes de brigandage et du pillage. Ce sont des Gadiantons. Ce sont les traits caractéristiques des Mexicains du centre du Mexique de l’époque de Mormon et celui-ci rattache clairement les Gadiantons de son époque à cette période de temps plus ancienne tant par le nom que par les caractéristiques. Bien entendu, celles qui sont décrites, à savoir le meurtre pour obtenir le gain politique, les actes de brigandage et le pillage pourraient facilement correspondre aux pressions culturelles qui étaient en train de se produire chez les Mayas à cette époque. Il n'est pas spécialement nécessaire de considérer ce groupe comme étranger, si ce n’est dans la construction du méta-thème de Mormon. Pour Mormon, il y a une caractéristique des combinaisons secrètes qui relie les uns aux autres tous ces milliers d’années d'histoire, et c'est le lien avec les Jarédites.

UN MILLENAIRE DE COMBINAISONS SECRETES A ECLIPSE

La pièce finale du puzzle des brigands de Gadianton de Mormon réside dans la nature de ce lien conceptuel dont celui-ci se sert pour relier entre eux près de deux mille ans d’histoire du Nouveau Monde. Aussi bien par le texte que par les idées, Mormon relie entre elles les combinaisons secrètes sur la base de l’héritage sous-jacent légué par les Jarédites. Tout en prenant soin de montrer que les combinaisons secrètes ne viennent pas de l’étude des annales des Jarédites conservées par les historiens néphites, Mormon tient néanmoins tout autant à préciser qu'elles ont la même source que les combinaisons secrètes jarédites : « ce même être qui complota avec Caïn [26]. »

Le lien entre les Jarédites et les brigands de Gadianton de l’époque d'Hélaman a dû être facile à établir. Des noms Jarédites apparaissent souvent dans la faction néphite qui est associée aux séparatistes partisans du roi [27]. Gadianton pourrait être un nom d'origine jarédite, mais Kishkumen vient presque à coup sûr de l'héritage jarédite existant chez les Mulékites.

Le « problème » de Mormon est d’établir le lien entre les Gadiantons de son époque et les Jarédites. Si, comme nous le proposons ici, Mormon y voit une influence provenant du centre du Mexique ou de Teotihuacán et la décrit comme étant « les Gadiantons », il doit avoir une raison de relier cette culture totalement étrangère aux Jarédites.

Il rend sa connexion explicite en insérant le texte de la migration vers le nord. Puisqu'il y a eu des Néphites qui étaient partis vers le Nord, Mormon peut imaginer qu’ils « transportent » les combinaisons secrètes avec eux. Cela, c’est le mécanisme que Mormon utilise, mais qu’y avait-il dans l'invasion de Teotihuacán qui lui permettait de justifier l’idée qu’elle était liée aux Jarédites ? Pour avoir la réponse à cette question, nous avons besoin de renseignements historiques supplémentaires sur la région culturelle mésoaméricaine.

Le nom Olmèques est le nom utilisé pour désigner le peuple qui a occupé le territoire que le Livre de Mormon assimile au territoire jarédite [28]. Nous devons résister à la tentation de rendre les Olmèques équivalents aux Jarédites, parce que cela voudrait dire que les Olmèques ont commencé avec les Jarédites. On sait que c'est inexact. Toutefois, les Jarédites, tout comme les Léhites, sont entrés dans un monde où il y avait déjà d’autres populations. Il se fait qu’ils sont entrés précisément dans la région de la culture la plus évoluée de leur époque. Il serait exact de dire qu'ils ont participé à la culture olmèque. Cette participation a dû s’étendre à la langue des Olmèques et à la culture olmèque tout entière.

Un des mystères relatifs aux Olmèques que l’on a résolus à la fin des années 1970 a été la reconstitution de leur langue. Kauffman et Campbell ont présenté une étude fondatrice qui relevait le grand nombre de mots d’emprunt provenant de la langue mixé-zoqué. Ils ont également noté que le mixé-zoqué a dû exister précisément là où l’archéologie situe les Olmèques et en même temps. Ils ont donc proposé, et leur proposition a été généralement acceptée, que le mixé-zoqué était la langue des Olmèques, une culture tellement influente qu'elle a prêté à la fois sa culture et son vocabulaire à beaucoup d'autres groupes de la Mésoamérique. Comme la langue des Olmèques, le mixé-zoqué a dû aussi finalement être la langue des Jarédites.

Les Mulékites ont dû participer à cette zone culturelle et leur montée historique vers la vallée du Grijalva est parallèle au mouvement d'une langue dérivée du mixé-zoqué dans cette même région. Sur la base du lien avec les Olmèques et avec la distribution géographique du zoqué, cette langue a dû être la langue des Mulékites et vraisemblablement la langue véhiculaire des Néphites. Ainsi donc, la langue aussi bien que les liens historiques et culturels témoignent du lien entre les Jarédites et les Mulékites.

Jusqu’à tout récemment, un des plus grands mystères mésoaméricains a été de comprendre de la même façon l’appartenance linguistique de Teotihuacán. C’est une ville qui pourrait être appelée la Rome mésoaméricaine à cause de sa taille et de son importance régionale, mais il n’existe absolument aucune trace de la langue que ses habitants parlaient. C’est comme si l’on connaissait l’existence des Romains par leur architecture et leurs exploits de génie civil sans jamais trouver la moindre trace de latin ni d’aucune langue romane.

Cette situation a récemment été résolue. Bien que les résultats ne soient pas publiés actuellement, John Justeson a déclaré que la période de temps sur laquelle s’étalent beaucoup de mots d’emprunt mixé-zoqué suggère que la langue de Teotihuacán était le mixé-zoqué [29]. Cette appartenance linguistique nous donne le dernier lien dont Mormon devait avoir besoin pour rattacher la combinaison secrète de son époque à la combinaison jarédite d’autrefois. Pour lui, Teotihuacán devait venir de la même source!

Il connaissait certainement l'appartenance linguistique des Mulékites et, connaissant cette même appartenance linguistique pour Teotihuacán, une langue différente des langues mayas qui sont parlées par la plupart des peuples qu’il devait considérer comme étant lamanites, il devait considérer que Teotihuacán avait des liens avec les anciens Olmèques ou les Jarédites tels qu’il les connaissait. Pour lui, ils n’étaient qu’une branche supplémentaire des vieux Jarédites. Pour lui, la combinaison secrète de Gadianton continuait à découler de ses anciennes racines jarédites.

LA PHASE FINALE DU JEU POUR LES GADIANTONS

Mormon utilise la technique littéraire de la scène-type pour renforcer un motif conducteur spirituel qui se dégage des événements historiques. Ce motif conducteur historique consiste en une combinaison secrète interne qui s’intéresse au pouvoir, au gain et à la domination politique par le meurtre. La morale de la scène-type est que la combinaison secrète cause la destruction d’un peuple tel que défini par sa structure politico-religieuse. La scène-type par excellence à laquelle se réfèrent toutes les autres est celle des Jarédites. Mormon fait remonter chacune de ses scènes-type parallèles à ce niveau jarédite.

La deuxième scène-type dans l'ordre historique est celle des Gadiantons de l’époque d'Hélaman, juste avant l'arrivée du Messie dans le Nouveau Monde. Cette société secrète est celle qui est décrite de la manière la plus détaillée, avec des parallèles internes multiples, qui font ressortir les mêmes caractéristiques que les combinaisons secrètes des Jarédites. Mormon rattache explicitement ces Gadiantons aux Jarédites et la corrélation a pu être renforcée par les noms jarédites associés à ce mouvement. Ce lien avec les Jarédites a pu venir de la connexion historique entre les Mulékites et le reste de la civilisation jarédite, une connexion qui n’a pas seulement fourni des idées telles que les combinaisons secrètes, mais aussi une langue qui dérivait de celle des Jarédites. Le résultat de cette combinaison secrète, qui a un nom, c’est la destruction de l'État néphite.

La troisième et dernière scène-type se produit à l’époque de Mormon. Cette combinaison secrète est appelée brigands de Gadianton et Mormon rattache la combinaison secrète de son époque à celle de l’époque d'Hélaman en se servant du récit de la migration vers le nord ainsi que des liens linguistiques avec les Jarédites ou Olmèques.

Chacune de ces scènes-type est bâtie sur des données historiques, mais les données sont reliées de manière à nous en apprendre plus que de l'histoire. Elles nous parlent aussi de l'avenir, car elles constituent un motif conducteur prévisible. Aussi complexe que soit ce méta-thème dans le Livre de Mormon, il est étendu par un autre méta-thème encore que Mormon a vu ou du moins a espéré. Non seulement la présence de sociétés secrètes est répétitive et prédictive, Mormon considérait vraisemblablement les conséquences des sociétés secrètes comme répétitives et prédictives.

Le texte de Mormon nous montre que les Gadiantons de l’époque d'Hélaman ont déclenché la destruction de l'État néphite. Après cette fin terrible s’est produit un merveilleux commencement. Le Messie Expiateur est venu et a changé le monde. Pour apprécier cette altération fondamentale, nous devons comprendre la conception que le Livre de Mormon avait de ce Messie. Malgré le fait qu’ils comprenaient clairement la différence entre la mission du Messie dans cette vie-ci et sa mission finale à la fin du monde, les prophètes du Livre de Mormon ont prêché avant tout le Messie mortel et la mission de l’Expiation. Néanmoins, nous ne leur rendons pas justice si nous en déduisons qu’ils ne comprenaient pas en même temps le Messie de la fin des temps, le Messie triomphant.

Il est certain que Mormon comprend que ces deux « venues » du Messie sont la même personne, mais deux époques différentes. Le Messie triomphant est celui qui transformera le monde en une entité politique et religieuse unique et qui introduira une paix complète et finale. Lorsque le Messie Expiateur est venu, même si sa mission était dans cette vie-ci, il ne pouvait faire autrement qu’apporter avec lui l'influence de ce qu’il était vraiment. Dans des circonstances différentes, il était celui qui allait introduire une paix permanente. Cependant, la mission mortelle et la localisation dans le temps étaient différentes. Il y a donc des ressemblances et des différences. Pour Mormon, la différence est une question de permanence.

Le Messie qui est apparu à Abondance apportait la paix, comme il l’apportera à la fin du monde. Cependant, puisque sa première apparition avait trait à un ministère mortel, ce n'était pas une paix permanente – c'était une paix qui allait durer deux cents ans avant de commencer à s’estomper. Néanmoins, cette paix était directement liée, inexorablement liée, à l'apparition de la personne du Messie. Son essence exigeait qu'il apporte la paix, même si cette mission précise n'allait pas encore permettre à cette paix d'être permanente.

Mormon a dû considérer l’arrivée du Sauveur à Abondance comme liée à l'arrivée future de ce même Messie dans de nouvelles circonstances. Nous pouvons supposer que le fait que Mormon mentionne les Gadiantons au cours des deux périodes de temps nous révèle les parallèles auxquels il s’attend. Il affronte le massacre de son peuple, et pourtant il conserve son optimisme pour l’avenir. Ce qu’il dit, c’est qu’à l’époque d’Hélaman, la destruction des Néphites par les Gadiantons a été suivie par la venue du Messie, un miracle qui a rétabli les Néphites. Il s’attend à ce qu'après la destruction de son propre peuple par les nouveaux Gadiantons, le Messie revienne et rétablisse de la même manière les Néphites. Ses annales vont être le guide de ce rétablissement. Son optimisme vit dans son texte, même si son accomplissement prend plus de temps qu’il ne l’aurait espéré.

NOTES

[1] Louis I.J. Stadelman, The Hebrew Conception of the World, Rome, Biblical Institute Press, 1970, p. 26.
[2] H. Wheeler Robinson, Inspiration and Revelation in the Old Testament, Oxford, Clarendon Press, 1946, p. 129.
[3] Alma 37:21; Éther 14:8-9 attribue la destruction des Jarédites aux combinaisons secrètes.
[4] Hélaman 2:12-14.
[5] Richard Dilworth Rust, « Recurrence in Book of Mormon Narratives », FARMS Journal of Book of Mormon Studies, vol. 3, no. 1, printemps 1994, p. 39.
[6] Hélaman 2:13-14.
[7] Hélaman 3:17
[8] Alma 63:5-8.
[9] Hélaman 3:4-7.
[10] « Concrete Evidence for the Book of Mormon », Reexploring the Book of Mormon, publié par John W. Welch, Provo, Utah, FARMS, 1992, p. 213. La citation est de David S. Hyman, A Study of the Calcareous Cements in Prehispanic Mesoamerican Building Construction, Baltimore, Maryland, Johns Hopkins University, 1970, ii, sect. 6, p. 7.
[11] George C. Vaillant. Aztecs of Mexico, New York, Penguin Books, 1966, pp. 78-90.
[12] Non seulement ce pont apparaît dans le passage qui décrit la migration vers le nord, mais il est renforcé par une migration explicitement mentionnée de Gadiantons juste avant les destructions au moment de la mort de Jésus. Voir 3 Néphi 7:12-13.
[13] 4 Néphi 1:41-42.
[14] 4 Néphi 1:46.
[15] Bernardino de Sahagun, Florentine Codex, Salt Lake City, The School of American Research and the University of Utah, 1963, 11:3.
[16] Molina et Simeon.
[17] Bernardino de Sahagun, Historia General de las Cosas de Nueva Espana, vol. 3, Editorial Porrua, 1969, p. 222.
[18] Miguel Covarrubias, Mexico South: The Isthmus of Tehuantepec, New York, Knopf, 1967, pp. 77-78. Covarrubias est cité dans Sorenson, 1985, p. 303 et Bruce W. Warren, « Secret Combinations, Warfare, and Sacrifice », Warfare in the Book of Mormon, Provo, Utah, FARMS, 1990, p. 229.
[19] Ross Hassig, Aztec Warfare, Norman, Oklahoma, University of Oklahoma Press, 1988, p. 45.
[20] C’est sans doute la plus grande ironie du sort, dans les tentatives des saints des derniers jours de rattacher le Livre de Mormon à la Mésoamérique historique, que le symbole du serpent à plumes, que tant d’ouvrages ont donné comme étant une représentation du Christ, a sans doute été en réalité une représentation des brigands de Gadianton.
[21] Simon Martin and Nikolai Grube, Chronicle of the Maya Kings and Queens, Londres, Thames & Hudson, 2000, p. 29.
[22] Rene Millon, « The Place Where Time Began: An Archaeologist's Interpretation of What Happened in Teotihuacan History », Teotihuacan: City Of The Gods, publié par Kathleen Berrin et Esther Pasztory, Londres, Thames & Hudson, 1993, p. 26.
[23] Mormon 1:18-19, italiques ajoutés.
[24] 4 Néphi 1:46.
[25] Hélaman 6:17-18.
[26] Hélaman 6:25-29.
[27] Sorenson a relevé le lien des hommes-du-roi avec les Jarédites, voir Sorenson, 1985, p. 265.
[28] Le fait que l’on ait appliqué la désignation Olmèque à ces populations est en réalité le résultat d’une erreur historique. Les Olmèques étaient historiquement connus et leur nom a été tout d’abord associé aux découvertes archéologiques avant que l’on ne se rende compte qu’ils étaient aussi anciens qu’ils le sont. Le nom leur est resté. Le groupe qui a prêté son nom à ce peuple ancien est maintenant désigné sous le nom Olmèques historiques. Nous ne connaissons pas le nom que les anciens Olmèques se donnaient.
[29] John Justeson, correspondance personnelle.

 

 

 

 

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